Derrière lui, le Comanche faiblissait visiblement. Quoique de race très pure et d’une rare vigueur, le mustang hoquetait et ne courait plus que par soubresauts, par bonds inégaux et désordonnés.

Sourbin lui-même s’attardait. Mais la cause de ce retard était tout autre que ne la supposait le Yankee.

Le cousin de Madeleine, en effet, n’avait rien à craindre pour lui-même d’une bataille, du moins à l’heure présente, puisque les apparences étaient pour lui. Ne se conformait-il pas aux prescriptions de Wagha-na ?

Au lieu donc de presser sa fuite, le Français retenait sa bête, afin de ne point perdre de vue l’Indien qui tenait toujours la pauvre Madeleine renversée en travers de la selle. Le plan de Sourbin était très simple. Il ne voulait pas laisser à Georges, au rival abhorré, le mérite d’avoir sauvé l’orpheline. Ce serait lui-même, Léopold, qui brûlerait la cervelle au Comanche, quand il jugerait le Canadien à bonne portée.

Quant à Georges, il n’arriverait sur le théâtre du combat que pour se trouver aux prises avec Magua et les plus rapprochés de ses guerriers.

Ce n’était vraiment pas trop mal combiné, et Ulphilas Pitch, si fier de son génie diplomatique, n’aurait certainement pas mieux imaginé le moyen de jouer un double jeu.

Tandis que ces machiavéliques réflexions hantaient l’esprit de Léopold Sourbin, Georges Vernant et Wagha-na gagnaient visiblement du terrain sur leurs ennemis. Bientôt même il fut évident que l’un et l’autre des deux hardis cavaliers arriveraient à temps pour sauver l’infortunée jeune fille.

Car ils étaient merveilleusement montés l’un et l’autre. Hips et Gola, que Georges et Wagha-na prenaient à tour de rôle, étaient des bêtes fantastiques, possédant la vitesse et le fond inépuisable des chevaux Arabes. Il n’était pas un seul des mustangs nés sur la terre d’Amérique qui pût rivaliser avec ces coursiers prodigieux, les premiers-nés des haras modèles que le Bison Noir avait installés lui-même au sein de ses domaines.

Chaque élan des superbes animaux les rapprochait davantage de l’Indien qui ne luttait plus que dans l’intention de permettre à son chef de l’atteindre. Une fois, en se retournant sur la selle, il aperçut Georges à moins de cent mètres de lui et l’idée lui vint de faire usage de son arc. Mais gêné dans ses mouvements par le fardeau qu’il emportait, il renonça sur-le-champ à cette tentative de défense.

Un second coup d’œil lui montra le jeune Canadien à quatre-vingts pas en arrière. Il entendit le galop furieux de Hips sur ses talons et la voix puissante du cavalier lui criant :