Les deux cavaliers laissèrent faire leurs bêtes, comprenant qu’en ce moment leur instinct valait mieux que toute direction calculée. Wagha-na et Georges rendirent donc en même temps les rênes, et courbés sur le cou de leurs chevaux, le revolver d’une main, la hache de l’autre, s’apprêtèrent au combat.

Le sauvage détourna une fois encore la tête. Il vit Georges à cinquante pas, Wagha-na à soixante. Alors, il se sentit perdu.

Sur sa droite, l’Ours Gris avait encore plus de deux cents mètres à franchir avant de se retrouver à portée pour le secourir. Les autres Indiens, malgré leur empressement, étaient encore à une très grande distance pour pouvoir soutenir une lutte, d’ailleurs impossible entre leur frère isolé et les deux redoutables champions qui le pressaient.

L’homme pouvait néanmoins se sauver. Il lui suffisait, en effet, de laisser glisser Madeleine sur le sol. C’était à la fois décharger sa bête d’un poids considérable et occuper assez longtemps l’attention de ses ennemis pour s’accorder à lui-même le temps de prendre une sérieuse avance.

Bien plus : il était croyable que le père et le fiancé de l’orpheline borneraient là leur poursuite, n’ayant aucune raison de s’acharner contre un adversaire désormais vaincu. D’ailleurs les soins à donner à la prisonnière les contraindraient à faire retraite immédiatement vers leur campement.

Toutes ces réflexions se présentèrent assurément à l’esprit du féroce Indien, et ne les aurait-il pas conçues spontanément qu’il suffisait, pour les lui suggérer, de l’appel pressant des deux hommes, lui criant :

— Rends-toi, et il ne te sera fait aucun mal. Tu seras libre !

Mais chez ces races demeurées primitives au sein de leur déchéance, les passions sont aussi violentes que le cerveau est obtus et entêté. L’instinct de la conservation ne fut pas le plus fort en cette âme de brute. L’Indien, dominé par la haine de races, pensa que ce serait une mort glorieuse qui le frapperait dans l’accomplissement de sa vengeance, sur le cadavre d’une victime blanche.

Alors la rage du meurtre s’empara de lui, furieuse, irrésistible.

Il porta la main à sa ceinture et en tira son bowie-knife dont la large lame brilla d’un sinistre éclair.