Le jeune Canadien ne put se défendre d’un étonnement qui ressemblait à un reproche.

— Vous n’y pensez pas ? s’écria-t-il. Exposer votre vie dans un duel de cette nature, vous, le chef, le créateur, l’inspirateur de la belle œuvre que vous avez jusqu’ici menée à bonne fin ? Permettez-moi de vous le dire : c’est plus que de l’imprudence. C’est une faute que vous commettez.

— Non, mon cher Georges. C’est précisément mon œuvre que j’entends poursuivre et servir en cette circonstance.

En combattant contre cet homme qui, d’ailleurs, mérite mieux qu’un coup de fusil, je joue une belle partie. Je vais lui demander pour enjeu l’obéissance de sa tribu.

— Laissez-moi, au moins, combattre à votre place. Ma vie n’est pas précieuse comme la vôtre.

— Non, encore une fois. A quel titre réclameriez-vous l’obéissance de ces Indiens qui, d’ailleurs, ne vous l’accorderaient pas ? Moi, au contraire, en combattant cet homme à armes égales, à la manière indienne, j’ai le droit d’exiger de lui une mise de jeu. C’est la règle ordinaire des défis et des combats singuliers chez ceux de notre sang.

Il ajouta du même ton paisible, avec le même sourire de sereine confiance :

— Soyez sans inquiétude ! J’ai encore quelque vigueur et j’ai terrassé des ennemis bien autrement redoutables que ce garçon-là qui n’a pour lui que son courage, très réel, mais insuffisant.

Georges Vernant ne s’opposa plus au désir du Bison Noir. Mais, n’ayant pas les mêmes scrupules que son ami, redoutant quelque trahison de la part des assistants, il se remit lui-même en selle, prêt à porter secours au père adoptif de Madeleine.

Celui-ci, remettant son revolver dans les fontes, s’était défait de sa carabine qu’il avait laissée aux mains de Sourbin, spectateur ému du duel épique qui se préparait, et auquel l’émotion ôtait la parole. Il ne conservait que sa hache et le long poignard, armes familières aux Indiens dans leurs combats singuliers.