— Trêve de compliments, Ulphy. Vous y mêlez trop de vinaigre. Venez au fait.
Ulphilas Pitch s’expliqua alors.
Ces deux hommes qu’un instinct de prudence, servi par la concordance des faits, avait fait reconnaître comme deux coquins par les habitants de Dogherty, étaient, en effet, les pires bandits qu’il fût possible de s’imaginer. Dans combien d’actions criminelles avaient-ils déjà trempé, il eût été peut-être très difficile de le dire. Présentement ils mûrissaient entre eux un odieux complot, celui de faire disparaître par tous les moyens l’adorable jeune fille héritière de la colossale fortune d’Yves Kerlo, son père selon le sang, et, probablement aussi, légataire universelle des biens de Jean Wagha-na, son père adoptif.
Il va sans dire qu’en cette affaire les deux misérables n’agissaient point pour leur compte, mais pour celui d’un tiers, le personnage intéressé à la disparition de Madeleine, un certain Léopold Sourbin, cousin de l’orpheline, neveu d’Yves Kerlo et, par conséquent, seul héritier, après elle, de l’opulence qu’elle possédait.
Ce Léopold Sourbin avait-il été vraiment le meurtrier de son oncle ? Le crime remontait déjà très haut, à une époque où lui-même n’avait guère plus de dix-huit ans. A cette date, Sourbin avait son père encore vivant, marié à une sœur de Kerlo, et, à maintes reprises, le Breton, par tendresse pour sa sœur, la plus malheureuse des épouses et des mères, avait secouru de ses deniers, en lui assurant mieux que de l’aisance, son indigne beau-frère.
Mais ce Sourbin était un homme d’une perversité raffinée. Tant que sa femme avait vécu, il avait ménagé les susceptibilités d’Yves Kerlo, sachant bien qu’il le tenait par là. A la mort de la pauvre créature, il avait essayé d’apitoyer le Breton sur le sort de son neveu Léopold, enfant de dix ans à peine. Yves, qui connaissait le père et ne lui pardonnait point les tortures qu’il avait infligées à sa femme, lui avait répondu en constituant une rente de dix mille francs payable au jeune homme lorsqu’il aurait atteint sa majorité. En même temps, il avait rompu toutes relations avec son beau-frère et s’était lui-même marié.
Demeuré veuf après un an de mariage, il avait voulu se consacrer à l’éducation de sa fille. Le coup de feu qui l’avait frappé n’avait point été si prompt qu’il l’eût empêché de reconnaître son meurtrier. C’était alors qu’il avait institué Wagha-na son légataire en lui confiant la petite Madeleine.
L’Indien avait fidèlement, pieusement rempli son mandat.
Mais, avec un implacable sentiment de la justice, dernière survivance en lui des instincts sauvages de sa race, le Bison Noir avait cherché à atteindre l’assassin. Traqué comme une bête fauve, devinant la poursuite acharnée du Pawnie, frustré, d’ailleurs, dans ses espérances, Sourbin n’avait éprouvé aucun désir de faire casser en justice le testament de son parent. Il soupçonnait, d’ailleurs, que Wagha-na devait avoir quelque moyen en réserve, et, plus que tout le reste, il redoutait de la part de son adversaire soit quelque accusation capitale devant les juges, soit, ce qui était vraisemblable, un coup de hache ou de poignard à l’heure où il s’y attendrait le moins.
Il avait donc quitté l’Amérique, avec le remords d’un meurtre inutile et l’appréhension d’une vengeance désormais acharnée à sa perte.