Cette crainte et ce remords avaient-ils abrégé ses jours ? Peut-être ? Il n’avait guère survécu que sept ans à sa victime, et avait eu, pour dernier châtiment en ce monde, l’ingratitude filiale. Léopold, en effet, n’avait pas plutôt été maître des deux cent cinquante mille francs laissés par son oncle, qu’il s’était empressé de refuser tout subside à son père, et le misérable assassin avait fini par expirer dans le fossé des fortifications de Paris, une nuit d’hiver, sans que le médecin, qui examina le cadavre et conclut à une congestion cérébrale, pût affirmer que cette congestion était due au froid plutôt qu’à l’alcool.

« Tel père, tel fils, » — dit le proverbe. En cette circonstance, le père valait encore mieux que le fils, ainsi que l’événement devait le prouver. Ce dernier, en effet, débutait par une façon de parricide. Aussi criminel que le brillant auteur de ses jours, Léopold Sourbin l’emportait sur lui en prudence, en dissimulation.

Les deux cent mille francs de son capital ne furent point dissipés en prodigalités.

Non. Ce modèle des fils était, en même temps, le plus sagace des coupe-jarrets. Il avait étudié le droit au point de vue des félonies qu’un habile homme peut commettre en ayant soin de prendre la loi pour complice, — et le commerce avec l’esprit de recherche tourné vers les innovations générales dans l’art de la fraude.

Aussi, en huit ans, était-il parvenu à quintupler son capital.

D’aucuns trouveront que Léopold Sourbin aurait pu se tenir pour satisfait. Un million, aussi rapidement que frauduleusement gagné, est un denier dont le plus grand nombre des hommes s’estiment contents.

Tel n’était point le sentiment du cousin de Madeleine Kerlo.

Avec un million, il se jugeait pauvre, d’autant que, pour stimuler ses convoitises, revenait sans cesse à son esprit la pensée de l’immense héritage de son oncle passé aux mains d’un étranger, et cela depuis de longues années.

Toute sa cupidité en souffrait, et il était mûr pour le crime à commettre, à la condition, cependant, que ce crime pût être fructueux. Or, jusqu’au milieu de sa trente-quatrième année, Léopold, qui avait négligé de se renseigner auprès de son père, avait ignoré l’existence possible, probable même, de sa cousine.

Un voyage qu’il fit en Amérique le mit en rapports avec le nommé Pitch, une espèce de sollicitor, ou plus exactement, d’agent d’affaires véreux, qui, tout de suite, flaira une piste à suivre. Il se rendit à Québec et à Montréal, prit ses informations, s’enquit minutieusement et revint avec la preuve, non seulement de l’existence de Madeleine Kerlo, mais aussi de l’énorme fortune dont elle était héritière.