Il n’insista donc pas fort longtemps sur le chapitre des reproches à adresser à son brutal compagnon. Et comme celui-ci le pressait de questions au sujet du nouveau parti qu’il comptait prendre, Ulphilas répondit :
— Pour le moment, nous n’avons point autre chose à faire que de redescendre jusqu’à Montréal afin d’y cueillir quelques renseignements qui me sont encore indispensables. Je verrai là-bas ce qu’il nous faudra faire.
Cette, parole ne renseignait guère Schulmann. Mais comme, malgré ses violences, il avait l’habitude de tenir son complice pour l’homme le mieux avisé de sa connaissance, il s’empressa d’accepter sans discussion cette manière d’injonction que formulait le Yankee.
Tous deux poussèrent donc leurs bêtes le long des rives du lac et, sans perdre de temps à échanger des réflexions nouvelles, prirent à franc étrier le chemin de l’est.
Le pays qu’ils parcouraient était déjà livré à l’exploitation et les défrichements le convertissaient rapidement en une plaine rase, en partie cultivée, en partie abandonnée à l’élevage. Des agglomérations de plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, révélaient l’approche rapide de la civilisation, de cette civilisation à la vapeur qui dégrade la face de la terre et qui inspirait à Wagha-na de si violentes imprécations.
Les deux voyageurs mirent toute une journée à sortir de la zone encore dépendante des concessions de Kerlo et de Wagha-na. Au delà c’étaient les terres déjà cédées par le gouvernement aux émigrants de l’intérieur ou de l’étranger. La nuit était déjà fort avancée lorsque Pitch et Schulmann arrêtèrent leurs bêtes à l’entrée d’une véritable ville, bâtie en pierres et en briques plus encore qu’en bois, avec des rues rectilignes, des angles droits, des becs de gaz et même, çà et là, des lampes électriques.
Ainsi marche le progrès au Nouveau-Monde. Il n’y a pas d’étapes entre la sauvagerie et les raffinements de la civilisation.
La maison devant laquelle ils mirent pied à terre était un hôtel pourvu de tout le confortable que les Anglais seuls savent comprendre et organiser. Les deux voyageurs n’eurent donc qu’à jeter les brides de leurs chevaux aux valets d’écurie empressés à leur rencontre, et à se laisser conduire jusqu’au dining-room, lisez salle à manger, du caravansérail.
Une chose cependant leur fit faire la grimace au moment où l’hôtesse vint les saluer.
Mme Jacquemart était Française, en effet. C’était une belle et fraîche Normande que son mari, un Canadien d’Ottawa, était allé chercher dans le pays de Caux et avait emmenée dans le Manitoba pour y ouvrir avec lui l’hôtel, florissant dès ses premières heures, du Bon Roi Henri.