Était-il donc sorcier, ce misérable Américain, pour avoir lu si clairement dans sa pensée ?
Car c’était là la chose la plus surprenante qu’il eût formulé avec une netteté mathématique les conditions du contrat passé entre lui et son complice, au moment précis où ce dernier songeait au moyen qu’il pourrait prendre pour se délivrer d’une collaboration gênante, sinon nuisible.
Une telle clairvoyance de la part de son complice n’était pas pour rassurer le Français. A son tour, il comprit qu’il fallait rivaliser de dissimulation. Aussi s’empressa-t-il de rassurer Pitch le mieux qu’il put et lui renouvela-t-il l’assurance de sa bonne foi.
Après quoi il se fit raconter par le menu les incidents de la démarche des deux coquins auprès du Conseil de Dogherty, de leur échec ignominieux et des soupçons que, bien certainement, leur attitude avait dû inspirer.
Allons, allons ! pensa-t-il, il n’est que temps de réparer toutes ces bévues et de devenir, le plus tôt possible, le mari de ma charmante cousine.
Alors, changeant de ton, il feignit un vif mécontentement, reprocha au Yankee sa maladresse en termes fort amers et lui déclara tout net qu’avant de suspecter sa bonne foi à l’endroit des engagements pris, il eût mieux fait de baser ses réclamations sur des services rendus.
— J’entends agir désormais à ma guise, — fit-il ; — et, si je réussis à obtenir la main de miss Madge, soyez assuré que vous n’aurez pas à me rappeler l’exécution de mes promesses.
C’était peu dire, et Ulphilas avait tout lieu d’être mécontent en voyant ses affaires prendre une semblable tournure. Mais il n’avait pas le droit de se plaindre. Force lui fut donc de dévorer son ressentiment, mais sans abdiquer la prétention qu’il avait de terminer l’entreprise à son avantage.
Un double danger menaçait donc maintenant la douce Madeleine. Son indigne cousin allait chercher à s’emparer de sa fortune au moyen d’un mariage, tandis que les deux scélérats, écartés par la méfiance de leur associé, s’efforceraient de contraindre celui-ci par un crime abominable.
Le plus sûr, le plus rapide moyen de réaliser des bénéfices était, pour eux, de faire tomber la succession de Jean Kerlo aux mains de son neveu Léopold Sourbin. Par là même, Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient condamné à mort la fille adoptive de Wagha-na.