Il y a, par bonheur, d’invisibles Providences qui veillent sur les jours de chaque homme. Une heureuse chance avait conduit les trois misérables à l’hôtel du Bon Roi Henri, dont les patrons, M. et Mme Jacquemart, comptaient parmi les plus fidèles amis de l’Indien et de ses compagnons.

Mme Jacquemart surtout était une fine commère qui n’était pas pour rien du pays de la pomme et des hautes coiffes de dentelles. Son œil perçant, habitué à lire sur les visages, avait tout de suite scruté les physionomies de ses trois nouveaux hôtes, et à peine avait-elle pu échanger quelques réflexions avec son mari, qu’elle s’était empressée de lui dire avec cet accent qui porte tout de suite la conviction au plus intime de la conscience :

— Pour lors, Pierre, mon ami, m’est avis que ces gens-là, ça n’est pas des paroissiens bien recommandables. Je gagerais même qu’ils ne sont ici que pour préparer un mauvais coup.

Et Pierre de répondre avec ce même accent du Cotentin et de la vallée d’Auge qu’un siècle écoulé n’a point fait perdre aux Canadiens séparés de la mère-patrie :

— Tout de même, femme, que tu pourrais bien avoir raison. Faudra les tenir à l’œil.

Le lendemain de ce jour, Pitch et Schulmann, masquant leur jeu et, d’ailleurs, résolus à mener leur campagne en dehors de Sourbin quittèrent l’hôtel pour reprendre la ligne de Montréal.

Ils avaient laissé de faux noms à l’hôtel.

Sourbin n’avait pas cru devoir taire le sien.

Dès qu’il se vit seul, son visage revêtit un aspect hilare. Il s’enquit auprès de ses hôtes de la situation de Wagha-na, du succès de ses entreprises, demanda quelle était cette « Madeleine Jean » qui passait pour la fille adoptive du Bison Noir, et laissa voir une curiosité si étrange que le ménage Jacquemart en conçut des soupçons plus vifs encore. Dès qu’ils se retrouvèrent seuls, le mari et la femme décidèrent de prévenir l’Indien et les amis, afin que, si, comme tout le faisait craindre, quelque odieux complot s’ourdissait contre eux, ils pussent, du moins, se tenir sur leurs gardes.

— En conséquence, Pierre s’empressa de se rendre au désir de Léopold Sourbin qui désirait être mis au plus tôt en rapports avec Wagha-na. Il s’offrit même à lui servir de guide auprès du chef Pawnie. Mais, en même temps, il appelait à lui l’un de ses garçons, homme de confiance, dont le dévouement envers l’Indien égalait celui de ses patrons et, lui remettant une lettre pour le père adoptif de Madeleine, lui donnait la mission suivante :