— Indépendamment de nous, qui occupons une maison spéciale, le village compte deux cents habitants qui y séjournent six mois, au bout desquels ils cèdent la place à de nouveaux occupants. Les deux cents actuels sont des Sioux, autrefois les ennemis nés des Pawnies. La religion et la pratique d’un bien-être égalitaire les ont amenés au point de douceur et d’hospitalité fraternelle où vous les voyez. Ils attendent pour demain un fort contingent de l’ouest, deux mille chasseurs environ.
— Deux mille ? s’écria Sourbin qui avait rejoint Vernant. Et tous vont chasser ici ?
— Trouvez-vous que la place manque pour deux mille hommes ? demanda plaisamment Wagha-na.
Et son bras, d’un geste large, mesurait l’immense horizon, qui paraissait s’allonger, se distendre encore sous les derniers feux du couchant, comme bordé par la bleuâtre dentelure des monts farouches qui commencent à l’Amérique Russe pour se prolonger à travers tout le nouveau Continent, d’un pôle à l’autre, et finir dans les volcans de la Terre de feu.
— Monsieur Wagha-na, fit encore Léopold, — vous avez fait venir sans doute ces maisonnettes d’Europe ?
Le Bison Noir se contenta de sourire discrètement, ce qui contrasta avec l’éclat de rire homérique de Cheen-Buck et de Joë.
— D’Europe, Monsieur Sourbin ? Pourquoi d’Europe ? Pensez-vous que nous ne puissions nous suffire ? Sachez donc que nous n’avons rien emprunté à autrui, pas même à nos industrieux voisins des États-Unis. Ce sont nos mines et nos ingénieurs qui ont fourni et agencé ces armatures de fer ; ce sont nos bois qui ont donné les planches, les toitures, les meubles. Vous le voyez, nous ne devons rien à personne. Le Yankee n’a rien à faire chez nous. En revanche, l’Indien s’y retrouve parmi ses frères, et puisque vous me demandiez tout à l’heure si deux mille hommes allaient chasser ici, je vous répondrai : non. Ils ne le peuvent pas, non que la place leur manque, mais parce que nos règlements s’y opposent. Il s’agit, en effet, de laisser du gibier pour les années suivantes. Aussi, parmi les diverses familles que vous verrez demain, chacune suivra son itinéraire particulier. Les Chactas resteront avec nous pour le bison. Les Cheyennes iront à l’ouest chercher l’ours ; les Apaches et les Comanches au nord, à la poursuite des loups, des isatis et des margalis. Dieu nous enseigne à modérer notre désir et à faire la part de chaque besoin.
Il prononça ces paroles avec un noble orgueil, mais aussi avec un sentiment de foi profonde.
— Fort bien, insista encore Sourbin, je vois bien l’hôtel et le couvert mis ; je ne vois pas les plats.
— Vous êtes trop pressé, Monsieur le Français ; les plats marchent encore, ricana Joë O’Connor.