Les Indiens arrivaient, tous à cheval, ayant déjà revêtu leurs manteaux et leurs fourrures d’hiver. Quelques-uns néanmoins restaient nus jusqu’à la ceinture, peints de couleurs diverses allant du rouge sang au chrome clair, du vert Véronèse au bleu de cobalt. Et ce fantastique défilé d’hommes peints, emportés au galop de chevaux de race, offrait un spectacle unique dans le cadre de cette plaine immense, sous l’irradiation de ce couchant de pourpre et d’or.
A cheval lui-même devant le front du village, ayant près de lui Cheen-Buck, O’Connor et Madeleine, Wagha-na recevait, tel qu’un roi, les hommages enthousiastes des arrivants.
N’était-il donc pas le roi de ces peuplades proscrites et chassées de leurs terres familiales, ce grand Peau-Rouge dont le noble génie avait conçu l’audacieuse pensée de rassembler en un seul faisceau tous les fils de sa race, de leur rendre avec la liberté l’exercice de leurs droits, de les appeler à un plus fier avenir, à de plus hautes destinées ? N’était-il pas leur roi, cet homme que l’intelligence et la volonté, aidées de la fortune créée par elles, avaient fait l’aîné de leur sang, presque leur père ?
En son honneur, toutes les tribus, jadis hostiles, exécutèrent une triple cavalcade, une fantasia comparable à celles des Arabes du nord de l’Afrique. Ce fut un jeu de cirque merveilleux qui, pendant près de deux heures, se développa sous les yeux fascinés des spectateurs.
Puis, lorsqu’il eut pris fin, les chefs d’abord, les simples cavaliers ensuite, vinrent, à tour de rôle, saluer le Bison Noir. Il serra toutes les mains, distribua des compliments, finalement retint à dîner les quarante principaux caciques.
Le repas se donna hors des maisons, sur la place, battue et nivelée comme une aire de ferme. Tout autour de la table centrale, soixante autres tables furent dressées et servies par les occupants actuels de la station.
Léopold Sourbin, qui avait paru assez disposé à mépriser cette cuisine indienne, s’en pourlécha les babines, ce qui lui valut une apostrophe piquante de Joë O’Connor.
— Eh bien ! monsieur le Français, railla le trappeur, revenez-vous un peu de votre mauvaise opinion sur notre compte ? Pour des Sauvages, nous ne nous tirons pas trop mal d’affaire, n’est-il pas vrai ?
Il eût été difficile au personnage de ne point le reconnaître.
L’hospitalité de Wagha-na s’exerçait, en effet, sur un pied de générosité très large. Non seulement les mets servis sur la table des chefs étaient apprêtés avec un art consommé, ce qui ne surprit plus personne lorsque l’on sut que Cheen-Buck, qui en avait surveillé l’apprêt, en qualité d’économe de l’expédition, avait poussé son amour de l’art culinaire jusqu’à passer huit années dans les principales villes d’Europe, et spécialement de France et d’Italie, où, comme Pierre le Grand en Hollande, il avait voulu se former lui-même par la pratique ; — non seulement l’apparition de vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Chianti, de Marsala, de Madère, de Porto, d’Australie souleva des transports d’enthousiasme, mais cet enthousiasme alla jusqu’au délire lorsqu’on plaça sur la table douze bouteilles dont les goulots argentés disaient assez la provenance.