Et c’était vraiment une sensation étrange, troublante, se résolvant en un sentiment de terreur mal défini.
Soudain des mugissements, d’abord confus, puis nets et distincts, des beuglements mêlés ou isolés, remplirent tous les échos de l’immense plaine, et l’on put voir, à travers la poussière, déchirée çà et là, comme un opaque rideau, une ligne noire s’avançant pleine de cris et de tumulte.
L’Indien se tourna vers ses compagnons.
— Un temps de galop, Messieurs, cria-t-il. Il ne faut pas nous trouver sur le passage du troupeau.
En effet, ce n’était point là un danger qu’on eût le droit de braver.
Sur cette plaine dénudée où ils ne pouvaient se laisser attarder par aucune pâture, les bœufs allaient passer comme un ouragan, renversant, écrasant tout sur leur passage. Il était donc urgent de prévenir leur course et de se mettre au plus tôt à l’abri de quelque futaie, ou même de quelque prairie herbeuse.
Tout le monde suivit le conseil donné par Wagha-na. On lâcha les brides, et les chevaux, qui n’avaient pas besoin d’ailleurs, d’autre stimulant que la peur qu’ils ressentaient, partirent ventre à terre dans la direction du sud-ouest.
Quel était le développement du front de la ligne occupée par le troupeau ?
C’était ce qu’on ne pouvait dire dès à présent. Mais Wagha-na, depuis longtemps versé dans la connaissance des choses du désert, avait fait prendre cette direction à la colonne, parce qu’il savait qu’à trois milles environ plus au sud on rencontrerait un bois de sapins suffisant pour entraver la charge furieuse des bisons.
L’essentiel était de l’atteindre avant que la première vague de cette marée vivante ne déferlât sur le point de la plaine où l’on se trouvait.