Des cinq grizzlys ainsi fusillés, deux n’étaient point tout à fait morts, et leurs grands corps, renversés sur le flanc obstruaient le passage. On les voyait se soulever péniblement, avec de douloureux efforts pour se redresser.
— Il faut passer tout de même, — cria énergiquement Madeleine.
Et, enlevant vigoureusement sa bête, la vaillante jeune fille montra le chemin à ses compagnons.
Mais ceux-ci ne voulurent pas la laisser affronter la première la périlleuse traversée.
Sheen-Buck s’élança en avant, prenant la tête. Cavalier incomparable, il franchit d’un bond le corps du plantigrade le plus rapproché. Après lui passa Léopold, qui avait un peu le droit de se prendre pour un héros. Puis ce fut le tour de l’Indien et de Joë. Madeleine fermait la marche.
Dans le fond de la vallée, les cinq autres grizzlys avaient précipité leur course et atteignaient déjà les bords du lac.
Alors se produisit un incident tout à fait inattendu et qui renouvela toutes les terreurs.
Au moment même où Madeleine, donnant du champ à sa monture, s’apprêtait à franchir l’obstacle à son tour, la jument eut une grande secousse de tout son corps et s’affaissa sur les genoux, comme si elle eût buté des pieds de devant.
Mais la détonation d’un coup de feu ne laissa aucun doute sur la cause de sa chute. Le pauvre animal tombait sous la balle d’un tireur maladroit, balle destinée sans doute à l’ours blessé qui, par un suprême effort, venait de se remettre d’aplomb sur ses pattes et, sanglant, la gueule entr’ouverte, s’avançait vers la jeune fille désarçonnée.
Madeleine était tombée, sans se blesser heureusement. Elle était debout maintenant, épaulant l’arme élégante que son père adoptif avait fait confectionner spécialement pour elle.