Cela me rappelle certaine jaquette dont un de mes camarades de pension me raconta jadis l'histoire.

La jaquette avait été d'abord une magnifique houppelande, dans laquelle l'aïeul du narrateur se carrait aux jours de gala. Elle brillait alors de toute sa splendeur ; — solide, moelleuse, taillée en pleine étoffe et sans marchander.

L'aïeul mort, le grand-père hérita et se contenta de modifier légèrement la forme antique de la houppelande, qui se trouva un peu rapetissée.

Mais elle était si ample!

Du grand-père elle passa au père.

Celui-ci, — jugeant inutile de remplacer ce vêtement précieux et sans pareil, — se contenta, lui aussi, de le repriser d'un côté, de le rapiécer de l'autre, de le diminuer sur les bords ; — et ma foi, il faisait encore figure en cet accoutrement.

Malheureusement, — lorsque le père trépassa à son tour, — reprises et rapiéçages s'étaient multipliés à tel point qu'il devenait impossible d'en ajouter d'autres. Tout ce qu'un ouvrier put faire, ce fut de tailler par-ci, de rogner par-là, — tant et si bien, qu'il ne resta quasi plus d'étoffe.

L'antique et vaste houppelande avait fini en queue de jaquette, — de cette jaquette étriquée dans laquelle précisément grelottait mon pauvre camarade de pension, dont le dénûment excitait les sarcasmes des uns, la pitié des autres.

Cette histoire, c'est celle de l'esprit français au théâtre.

Molière fournit l'étoffe à mesure que veux-tu. Beaumarchais, les agréments à profusion ; — quelle belle houppelande toute neuve! Marivaux, Dancourt, Fabre, Picard et consorts la raccourcissent et la rétrécissent à leur taille ; leurs successeurs la traînent, la fripent, la tournent, la retournent, la dégradent, cherchent à la raccommoder. Enfin, le Vaudeville — un gamin dégénéré, un enfant terrible, — s'amuse à en découper de tout petits morceaux ; — jusqu'au jour où le dadais s'aperçoit qu'il n'a plus de quoi se vêtir.