IV
SINCÉRITÉ DU RÉCIT[15]
[15] Cette partie jusqu’à la fin a été publiée par le T’oung Pao (mai 1893).
L’autorité que ses connaissances scientifiques et ses nombreux voyages dans les pays parcourus par le Père Huc donnent à Prjevalsky pour critiquer les récits du missionnaire, le soin avec lequel le Russe cherche à le trouver dans l’erreur, nous ont amené à consacrer la première partie de ce travail à l’examen de ces critiques. Nous avons démontré que la plupart des reproches faits par Prjevalsky au Père Huc ne sont pas fondés, et que les autres sont sans importance.
Si les récits du Père Huc, au point de vue de la géographie, ne sont pas ceux d’un savant, ils ne sont pas non plus d’un ignorant. Ils sont l’œuvre d’un homme sincère ayant beaucoup regardé et disant simplement ce qu’il a vu.
Nous allons maintenant examiner jusqu’à quel point le Père Huc s’est laissé entraîner par son imagination dans certains de ses récits, et voir si son ouvrage mérite la qualification de roman qu’on lui a souvent donnée. Notre tâche sera difficile, je l’avoue ; Huc raconte des faits extraordinaires qu’au premier abord il semble difficile d’admettre. Nous les passerons en revue exposant le pour et le contre, demandant encore au lecteur la plus grande impartialité.
Ces faits sont de deux sortes : ceux dont le Père nous dit avoir été témoin et ceux qu’il nous raconte par ouï-dire.
Dans la première catégorie nous rangeons la légende du fameux arbre à feuilles inscrites qui a tant intrigué le monde religieux et dont l’existence a été pendant si longtemps contestée.
Huc, t. II, page 113. « On l’a appelé Koun boum ; de deux mots thibétains qui veulent dire dix mille images. Ce nombre fait allusion à l’arbre qui, suivant la légende, naquit de la chevelure de Tsong-Kaba et qui porte un caractère thibétain sur chacune de ses feuilles.
» Cet arbre existe encore. Au pied de la montagne où est bâtie la lamaserie, et non loin du principal temple bouddhique, est une grande enceinte carrée formée par des murs en briques. Nous entrâmes dans cette vaste cour et nous pûmes examiner à loisir l’arbre merveilleux, dont nous avions déjà aperçu du dehors quelques branches. Nos regards se portèrent d’abord avec une avide curiosité sur les feuilles, et nous fûmes consternés d’étonnement en voyant en effet sur chacune d’elles des caractères thibétains très bien formés ; ils sont d’une couleur verte quelquefois plus foncée, quelquefois plus claire que la feuille elle-même. Notre première pensée fut de soupçonner la supercherie des lamas, mais après avoir tout examiné avec l’attention la plus minutieuse, il nous fut impossible de découvrir la moindre fraude. Les caractères nous parurent faire partie de la feuille, comme les veines et les nervures ; la position qu’ils affectent n’est pas toujours la même ; on en voit tantôt au sommet ou au milieu de la feuille, tantôt à sa base ou sur les côtés ; les feuilles les plus tendres représentent le caractère en rudiment et à moitié formé ; l’écorce du tronc et des branches, à peu près comme celle des platanes, est également chargée de caractères. Si on détache un fragment de vieille écorce, on aperçoit sur la nouvelle les formes indéterminées des caractères qui déjà commencent à germer ; et, chose singulière, ils diffèrent assez souvent de ceux qui étaient par dessus. Nous cherchâmes partout, mais toujours vainement, quelque trace de supercherie ; la sueur nous en montait au front. On sourira sans doute de notre ignorance, mais peu nous importe, pourvu qu’on ne suspecte pas la sincérité de notre relation. L’arbre des dix mille images nous parut très vieux, son tronc, que trois hommes pourraient à peine embrasser, n’a pas plus de huit pieds de hauteur. »
Ainsi le Père Huc a vu lui-même l’arbre, il l’a touché, en a soulevé l’écorce, a examiné les feuilles à loisir et a dû reconnaître l’existence de caractères inscrits. Sa qualité de missionnaire devait pourtant lui donner intérêt à prendre en fraude les lamas. En outre, il n’était pas seul, il avait avec lui le Père Gabet qui ne devait pas être moins prévenu. Enfin sa position dans le couvent de Kounboum lui donnait les moyens de satisfaire sa curiosité. Les deux prêtres regardèrent attentivement, vérifièrent, précisèrent les détails dans leur récit. La minutie qu’ils mettent à une description faite dans les conditions les plus favorables possibles semble devoir être une preuve de plus de l’existence de l’arbre merveilleux.
Maintenant ce témoignage est-il positivement contredit par celui des autres voyageurs qui ont cherché à se renseigner auprès des habitants du pays, ou qui sont même allés jusqu’à Kounboum ? C’est ce qu’il me reste à examiner. Le lecteur ainsi complètement édifié.