Prjevalsky, dont le guide avait autrefois fait partie du couvent de Kounboum, admet l’existence de l’arbre nommé, dit-il, Zan da moto par les Mogols[16]. Cet arbre, ajoute-t-il, appartient évidemment aux essences propres au Kan-Sou, car il vit en plein air et supporte par conséquent les intempéries de ce rude climat. Quant aux caractères, il les attribue à l’ingéniosité des lamas ou à la crédulité des fidèles. En tout cas, ajoute-t-il dans une note, il est peu séant pour le Père Huc d’affirmer que l’alphabet thibétain est écrit sur les feuilles et qu’il a vu le miracle de ses propres yeux.

[16] Page 228.

Le voyageur russe a peut-être de bonnes raisons pour être moins crédule que le missionnaire et trouver son récit peu séant. Il a seulement entendu parler de l’arbre de Kounboum, tandis que Huc y a séjourné trois mois. Son jugement est donc de peu de poids. Mais le suivant est plus intéressant.

En 1883, trois missionnaires belges, en mission au Kan-Sou, les Pères Guéluy, Van Hecke et Van Reeth, partirent de Lan-tchou en septembre, afin de visiter Kounboum, et en particulier de voir ce qu’il y avait de vrai dans la légende de l’arbre mystérieux. M. Guéluy a donné un récit de leur excursion dans une lettre écrite de Soung-chou-tchouang, le 13 décembre 1883, et qui a été reproduite dans le Bulletin hebdomadaire illustré de l’œuvre de la Propagation de la foi, tome XVI, janvier et décembre 1884, pages 314-317.

D’un autre côté, nous devons à l’obligeance du supérieur des missions belges à Sheut la communication des notes inédites du Père Van Hecke ; nous y aurons recours plus loin. Le père Guéluy et ses compagnons ont vu l’arbre ; ils en ont même vu cinq ; quatre sont ensemble dans une première cour ; leurs têtes sont desséchées ; l’écorce est rugueuse, les jeunes branches rappellent celles du cerisier ; les feuilles sont moins rondes que celles du tilleul[17], et ressemblent plutôt à celles de l’abricotier ; ni les feuilles ni l’écorce ne présentent de signes extraordinaires dans les nervures ou les couleurs. Les Pères s’en vont désappointés et désespérant de voir le prodige, lorsque leur domestique, qui a pu causer avec les curieux, les avertit qu’ils ont fait fausse route : « ils ont vu l’endroit primitif et l’arbre qui y végète, mais pour voir le miracle il faut aller dans une autre pagode un peu plus bas… »

[17] A qui Prjevalsky les comparait.

Les missionnaires suivent leur guide, et ayant pénétré dans l’édifice religieux, ils se trouvent en présence d’un arbre, de la même espèce que les quatre déjà vus, mais plus jeune et plus vigoureux. La tête est encore desséchée, et vers le haut on remarque cinq ou six trous dans le tronc sec (de deux à trois centimètres de diamètre). L’arbre porte des caractères sur quelques jeunes branches ; ils sont d’une teinte café-chicorée ; la plupart droits dans le sens de la branche ; quelques-uns transversaux ; la supposition d’incisions doit être écartée ; l’écorce est partout lisse, les caractères ne se voient plus au-dessus de la hauteur moyenne ; telles sont les observations essentielles faites par le père Guéluy ; il ajoute que les parterres de côté renferment chacun trois sujets du même arbre, n’en différant que par la hauteur et par l’absence de caractères.

Un marchand chinois leur donne quelques détails sur la croissance et la floraison de l’arbre sacré, mais, dit-il, « il n’est plus maintenant au même endroit qu’autrefois, il était alors plus haut, à la tour d’argent[18]. »

[18] C’est là qu’avaient d’abord été les missionnaires et qu’ils avaient vu les arbres.

En somme l’existence dans le monastère de Kounboum d’un arbre sacré, d’une essence différente[19] des arbres des environs est le seul point sur lequel les missionnaires belges soient d’accord avec le Père Huc.