« Après avoir traversé plusieurs petites rivières, nous rencontrâmes enfin le plus considérable des affluents du lac, le Boukhaïn-Gol, qui sort des montagnes du Nan-Chan, et a, suivant les Mongols, une longueur de quatre cents verstes. Dans son cours inférieur, au point où passe la route du Thibet, cette rivière est large d’environ cinquante sagènes, et partout guéable. Sa profondeur en certains endroits ne dépasse pas deux pieds et n’est jamais importante. Grand donc fut notre étonnement en nous rappelant la description que fait le Père Huc, de ce Boukhaïn-Gol et de sa terrible traversée des douze bras du fleuve avec la caravane qui se rendait à Lhaça. Le missionnaire nous raconte que tous ses compagnons estimèrent que leur passage s’était effectué avec beaucoup de chance, car un seul homme s’était cassé la jambe, et deux yaks seulement s’étaient noyés. Cependant, il n’existe qu’un seul bras au point où passe la route du Thibet ; encore n’est-il rempli qu’à l’époque des pluies. La rivière est toujours si basse qu’à peine un lièvre pourrait s’y noyer ; un pareil accident est inadmissible pour un animal aussi grand et aussi fort que le yak. Au mois de mars de l’année suivante nous séjournâmes un mois entier sur les rives du Boukhaïn-Gol que nous traversions souvent dix fois pendant une seule excursion de chasse et M. de Piltzoff et moi nous plaisantions souvent du récit écrit par le Père Huc. »
Ces plaisanteries n’avaient peut-être pas beaucoup de raison d’être. Prjevalsky, qui, il est vrai, en était alors à son premier voyage, semble ignorer de quelle manière, dans ces contrées, le lit d’une rivière peut se changer en vingt ans. S’il vivait encore, il trouverait avec raison très déplacées les plaisanteries que nous pourrions faire sur la prétendue largeur du Tarim[11] en amont d’Abdallah. Le lit du Boukhaïn-Gol n’eût-il pas subi de modifications, qu’on pourrait encore excuser le missionnaire.
[11] Fleuve que nous avons descendu jusqu’au Lob-Nor et que nous avons trouvé beaucoup moins large que du temps où Prjevalsky le visita.
Peut-être a-t-il fait une erreur de nom. — On a droit au surplus d’être plus sévère avec celui qui prétend enseigner l’exactitude aux autres ; or, dans ce cas particulier, Prjevalsky écrit en juin 1873 que le lit de cette rivière au point où on la traversait n’avait que quinze sagènes de large, et deux ans plus tard, à propos du même cours d’eau, il parle de cinquante sagènes.
Nous avons déjà vu (à propos de la durée du séjour du missionnaire à Kounboum) que Prjevalsky n’a pas la mémoire des chiffres.
2o Prjevalsky, même lettre :
« Immédiatement après avoir passé le Boukhaïn-Gol, on atteint la haute chaîne des monts au sud du Koukou Nor, dont Huc ne fait pas même mention. »
On peut supposer que Huc s’est engagé dans ces collines plus à l’ouest que Prjevalsky, puisque le missionnaire ne passa le Boukhaïn-Gol que six jours après son départ de Koukou Nor. C’est quelques jours après avoir traversé cette rivière que Huc rentre dans la région montagneuse nommée par Prjevalsky, Monts du sud du Koukou Kor… Huc ne fait pas de relevé géographique, mais dit ce qu’il voit. Du reste si Prjevalsky avait examiné son texte avec impartialité, il eût trouvé (p. 108) à propos du Toulain-Gol (que Prjevalsky place dans cette chaîne) la mention de « Collines rocheuses ». Huc n’insiste pas, mais c’est suffisant.
3o (Même lettre) :
« Il (Huc) ne parle pas du Baïan-Gol, ou rivière Tsaï-Dam, qui est vingt-deux fois plus large que le Boukhaïn-Gol et dont le passage, quand elle est non gelée (comme ce devait être quand il la traversa) est très difficile. »