— Oui, je me souviens encore de Dieu.

— Bien, le remerciai-je, car c’est justement de lui que traite mon histoire. Mais d’abord, dites-moi encore : Parlez-vous quelquefois à des enfants ?

— Cela m’arrive de temps à autre, en passant…

— Sans doute vous est-il revenu que Dieu, par suite d’une vilaine désobéissance de ses mains, ne sait pas comment sont faits les hommes ?

— J’ai peut-être entendu dire cela quelque part, mais je ne sais plus à qui, répondit mon hôte, et je vis des souvenirs imprécis traverser son front.

— N’importe, le troublai-je. Écoutez la suite ! Longtemps Dieu supporta cette incertitude. Car sa patience, autant que sa puissance, est grande. Mais une fois que d’épais nuages depuis de longs jours stationnaient entre lui et la terre, de sorte qu’il savait à peine encore si tout cela : le monde et les hommes et le temps, — n’avait pas été simplement un rêve, il rappela sa main droite qui depuis longtemps était restée exilée et s’était cachée en de petites œuvres insignifiantes. Celle-ci accourut avec empressement ; car elle croyait que Dieu voulait enfin lui pardonner. Lorsque Dieu la vit devant soi, dans sa beauté, sa jeunesse et sa force, il fut tenté de lui pardonner. Mais il réfléchit à temps, et, sans regarder, lui ordonna : « Tu vas descendre sur la terre. Tu y prendras la forme que tu vois aux hommes, et tu te mettras nue sur une montagne, afin que je puisse te voir distinctement. Dès que tu seras arrivée en bas, va chez une jeune femme et dis-lui, mais tout doucement : « Je voudrais vivre ». Il y aura d’abord autour de toi une petite obscurité, puis une grande obscurité qui s’appelle l’enfance, et ensuite tu seras un homme et tu monteras sur la montagne, ainsi que je te l’ai ordonné. Tout cela ne dure qu’un instant. Adieu. »

La main droite prit congé de la gauche, lui donna beaucoup de noms aimables. Oui, l’on affirme même que, soudain, elle se serait inclinée devant l’autre, et aurait dit : « O saint esprit ! » Mais déjà saint Paul s’approchait, coupait la main droite du bon Dieu, et un archange la recevait et l’emportait sous son large vêtement. De sa main gauche cependant Dieu couvrait la blessure pour empêcher que son sang ne coulât sur les étoiles, et de là ne retombât en tristes gouttes sur la terre. Peu de temps après, Dieu qui observait attentivement tout ce qui se passait en bas, remarqua que des hommes vêtus de fer se faisaient autour d’une certaine montagne plus nombreux et plus actifs qu’autour de toutes les autres. Et il attendit de voir apparaître sa main. Mais il ne vit paraître qu’un homme enveloppé d’un manteau rouge, semblait-il, et qui traînait avec peine une chose noire et vacillante. Au même instant, la main gauche de Dieu qui était couchée devant son sang ouvert, commença de s’agiter, et tout à coup, avant que Dieu pût l’en empêcher, elle quitta sa place et erra comme folle au milieu des étoiles et cria : « Oh, la pauvre main droite, et dire que je ne peux pas l’aider ». En même temps elle tiraillait le bras gauche de Dieu, à l’extrémité duquel elle était pendue, et s’efforçait de s’échapper. Mais toute la terre rougit du sang de Dieu, et l’on ne pouvait plus distinguer ce qui se passait en dessous. Il s’en fallut peu alors que Dieu ne mourût. Par un suprême effort il rappela sa main droite ; elle vint, pâle et tremblante, et se coucha à sa place, comme un animal malade. Mais la main gauche elle-même — qui cependant savait bien des choses puisqu’elle avait reconnu la main droite de Dieu, en bas, sur la terre, lorsque celle-ci, vêtue du manteau rouge, avait gravi la montagne — ne put apprendre de sa sœur ce qui, ensuite, s’était passé sur cette montagne. Cela doit avoir été effroyable. Car la main droite de Dieu ne s’en est pas encore remise, et elle ne souffre pas moins de son souvenir que de l’ancienne colère de Dieu qui n’a toujours pas pardonné à ses mains.

Ma voix se reposa un peu. L’étranger avait caché sa figure sous ses mains. Longtemps il demeura ainsi. Puis dit d’une voix que je connaissais depuis longtemps :

— Et pourquoi m’avez-vous raconté cette histoire ?

— Qui d’autre m’aurait compris ? Vous venez chez moi, sans rang, sans emploi, sans fonction temporelle, presque sans nom. Il faisait sombre lorsque vous êtes entré, mais je remarquai dans vos traits une ressemblance…