— Une bonne plaisanterie.
— Mais pas du tout. Ouvre donc la porte, je te montrerai tout de suite…
Et l’homme du milieu, lui-même, se dirigeait déjà vers la porte.
— Halte, commanda le maître de la maison, je te déclare ici que je n’ai jamais vu ce pays et que je ne le verrai jamais, parce que pour mon œil il n’est même pas capable d’exister.
— Mais, fit l’homme du milieu, étonné.
— Tu insistes ? poursuivit l’homme de droite, irrité. Bien, je pars en voyage aujourd’hui même. Tu m’obliges à partir, car je ne veux pas vivre dans ce pays. Compris ?
Ces paroles mirent fin à leur amitié, mais non pas à l’association ; car jusqu’à ce jour elle n’a pas été dissoute conformément aux statuts. Personne n’y a pensé, et l’on a pleinement raison de dire qu’elle s’est propagée sur la terre entière.
— C’est, de nouveau, m’interrompit le jeune homme prévenant qui ne cessait de faire la petite bouche, un de ces formidables succès de la vie coopérative ; de grands maîtres sont certainement sortis de cette alliance étroite…
— Permettez, le priai-je, et tout à coup il épousseta de nouveau ma manche, ce n’était là en quelque sorte que l’introduction de mon conte bien qu’elle soit en réalité beaucoup plus compliquée que l’histoire elle-même. Je disais donc que l’association s’est propagée sur toute la terre, et c’est un fait. Ses trois membres se dispersèrent, pris d’un véritable effroi. Nulle part ils ne pouvaient plus trouver de repos. Chacun craignait toujours que l’autre ne pût reconnaître encore un morceau de son pays et le profaner par sa criminelle image, et lorsque tous trois furent parvenus aux trois points opposés de la périphérie terrestre, chacun d’eux eut en même temps la pensée désespérante que le ciel aussi, son ciel, péniblement conquis par son individualité croissante, pouvait encore être atteint par les autres. A cette seconde de suprême ébranlement ils commencèrent, tous les trois en même temps, à marcher à reculons avec leurs chevalets, et cinq pas plus loin, ils seraient tombés du bord de la terre dans l’infini, et peu s’en fallait qu’ils ne dussent désormais accomplir à une vitesse vertigineuse la double rotation autour de la terre et du soleil. Mais Dieu distingua ce danger et au dernier moment (qu’eût-il d’ailleurs fait d’autre ?) il parut au milieu du ciel. Les trois peintres eurent peur. Ils dressèrent leur chevalet et reprirent leur palette. Cette occasion, vraiment, il ne fallait pas la manquer. Le bon Dieu n’apparaît pas tous les jours, et pas à n’importe qui. Et chacun des peintres croyait naturellement que Dieu n’était que devant lui seul. Au reste, ils se plongèrent de plus en plus dans ce captivant travail. Et chaque fois que Dieu veut se retirer dans le ciel, saint Luc le prie de rester encore un instant, jusqu’à ce que les trois peintres aient fini leur image.
— Et ces messieurs ont sans doute déjà exposé, peut-être même déjà vendu ? demanda le musicien de sa voix la plus douce.