— Que pensez-vous ? niai-je, ils peignent toujours encore Dieu, et le peindront sans doute jusqu’à leur propre mort. Mais si — ce qui n’est pas tout à fait exclu — ils devaient encore une fois se rencontrer dans leur existence, et s’ils se montraient les images que dans l’intervalle ils ont peintes de Dieu, qui sait ? peut-être se distingueraient-elles à peine l’une de l’autre.
Mais nous arrivions à la gare. Je n’avais plus que cinq minutes. Je remerciai le jeune homme de sa compagnie et lui souhaitai tout le bonheur possible pour la jeune association qu’il représentait si brillamment. En tapotant de l’index, il enlevait la poussière des accoudoirs de la petite salle d’attente, et semblait perdu dans ses pensées. Je dois avouer que je me flattais déjà que ma petite histoire l’eût fait réfléchir. Lorsque, avant de partir, il m’eut encore tiré un fil rouge de mes gants, la reconnaissance m’inspira ce conseil :
— D’ailleurs vous pouvez rentrer à travers champs ; c’est beaucoup plus court que par la route.
— Pardonnez-moi, s’inclina le complaisant jeune homme, je suivrai la route. J’essaie justement de me rappeler l’endroit. Tandis que vous aviez l’amabilité de me dire des paroles vraiment significatives, j’ai remarqué dans un champ un épouvantail, dans un vieil habit, dont une manche, m’a-t-il semblé, était restée accrochée au piquet, et ne flottait plus. Je me sens donc en quelque sorte le devoir de rendre mon petit tribut aux intérêts communs de l’humanité, qui m’apparaît aussi comme une sorte d’association où chacun a une tâche à remplir, en restituant cette manche à sa véritable fonction, c’est-à-dire, de flotter…
Le jeune homme prit congé avec le plus gracieux sourire. Mais peu s’en fallut que je n’eusse manqué mon train.
Des fragments de cette histoire ont été chantés par le jeune homme à l’une des séances de l’association. Dieu sait qui lui en aura inventé la musique. M. Baum, le président, l’a portée aux enfants, et les enfants en ont retenu quelques mélodies.
LE MENDIANT ET LA FIÈRE DEMOISELLE
Le hasard voulut que nous fussions, M. l’Instituteur et moi, témoins du petit événement que voici : Il y a parfois chez nous, aux abords de la forêt, un vieux mendiant. Aujourd’hui encore il était là, plus pauvre et plus misérable que jamais, et l’on avait peine à le distinguer des lattes de la clôture vermoulue contre laquelle il s’appuyait. Mais il arriva qu’une toute petite fille courut à lui pour lui donner une piécette de monnaie. Cela n’était en soi nullement fait pour étonner, mais surprenante était la manière dont elle s’en acquitta. Elle fit une jolie petite révérence, tendit vite son aumône au vieillard, comme si personne ne devait s’en apercevoir, s’inclina derechef, et disparut. Mais ces deux petites révérences étaient au moins dignes d’un empereur. Ceci parut irriter tout particulièrement M. l’Instituteur. Il voulut se diriger vers le mendiant, probablement pour le chasser ; car, on le sait, il appartient au comité de l’œuvre des pauvres et il est un adversaire résolu de la mendicité. Je le retins.
— Mais ces gens-là sont secourus, oui, on peut même dire, pourvus de tout le nécessaire, s’emporta-t-il. S’ils s’obstinent à mendier en pleine rue, c’est tout simplement… de l’insolence.
— Cher monsieur, tentai-je de l’apaiser, mais il continuait à m’entraîner vers la lisière du bois. Monsieur l’Instituteur, insistai-je, il faut que je vous raconte une histoire.