— Est-ce si pressé ? demanda-t-il d’un air venimeux.

Je pris sa question à la lettre.

— Oui, très urgent, répliquai-je. Avant que vous ayez oublié ce que nous venons de voir, tout fortuitement.

L’instituteur se méfiait de moi depuis ma dernière histoire. Je lus cela sur sa figure et le rassurai :

— Non, il n’y est pas question du bon Dieu. Le bon Dieu n’y figure pas du tout, c’est quelque chose d’historique.

Ce disant, j’avais gagné la partie. Il suffit de prononcer le mot « historique » pour que les oreilles d’un instituteur s’ouvrent. Car l’histoire est une chose particulièrement estimable, inoffensive et d’ailleurs susceptible d’être utilisée dans un but pédagogique. Je vis que l’instituteur essuyait de nouveau ses lunettes, ce qui signifiait que ses facultés visuelles s’étaient portées dans ses oreilles, et adroitement j’en conclus qu’il fallait profiter de cette minute favorable. Je commençai :

— C’était à Florence. Lorenzo de Medicis, qui, très jeune, ne régnait pas encore, venait d’imaginer son poème : Trionfo di Bacco e Arianna, et déjà tous les jardins en résonnaient. Il y avait encore en ce temps-là des poésies vivantes. Des ténèbres du poète, elles montaient dans les voix, et voguaient sur elles, comme sur des canots d’argent, sans crainte, vers l’inconnu. Le poète commençait une chanson, et tous ceux qui la chantaient, l’achevaient. Dans le Trionfo, comme dans la plupart des poésies de ce temps, la vie était célébrée, — la vie, ce violon aux cordes lumineuses et chantantes, sur le fond obscur qu’est le bruissement du sang. Les strophes inégales montent dans une gaîté enivrante, mais chaque fois qu’elle est à bout de souffle, un refrain reprend, simple et bref, qui descend de cette hauteur vertigineuse, et, effrayé par l’abîme, semble fermer les yeux.

Ce refrain disait :

Que belle est la jeunesse qui nous réjouit.

Comment la retenir ? Elle fuit et regrette.