— Voilà que je ne sais vraiment plus où nous en étions restés.

— Vous disiez justement quelque chose de sa tête, c’est-à-dire…

Ma voisine devint toute rouge.

Elle me faisait vraiment pitié et je me dépêchai de raconter :

— Oui, voyez-vous, tant qu’il n’avait formé que des choses, le bon Dieu n’avait pas besoin de regarder continuellement vers la terre. Rien ne pouvait s’y passer. Sans doute, le vent franchissait déjà les montagnes, si semblables aux nuages qu’il connaissait depuis longtemps, mais il évitait encore les cimes des arbres avec une certaine méfiance. Et le bon Dieu en était très content. Il a fait les choses, en quelque sorte en dormant. Mais pour les bêtes déjà, il commença à trouver le travail intéressant : il se penchait dessus et ne fronçait que rarement ses larges sourcils pour jeter un regard sur la terre. Il oublia complètement celle-ci tandis qu’il créait l’homme. Je ne sais pas à quelle partie compliquée du corps il en était arrivé lorsqu’il y eut autour de lui un battement d’ailes. Un ange en passant chantait : « O toi qui vois tout… »

Le bon Dieu prit peur. Il avait induit l’ange en péché, car celui-ci venait de chanter un mensonge. Vite Dieu le Père regarda sur terre. Et, en effet, déjà quelque chose s’y était produit qui serait difficile à réparer. Un petit oiseau errait de-ci de-là comme s’il avait peur, et le bon Dieu n’était pas capable de lui montrer le chemin du retour, car il n’avait pas vu de quelle forêt la pauvre bête était venue. Il se fâcha et dit :

— Les oiseaux doivent rester perchés là où je les ai posés.

Mais il se rappela que sur les instances des anges il avait prêté des ailes aux oiseaux pour que, sur la terre aussi, il y eût quelque chose qui ressemblât à des anges, et cette circonstance rendit son humeur encore plus désagréable. Mais à de tels états d’âme il n’est de meilleur remède que le travail. Et, tout absorbé par la construction de l’homme, Dieu eut vite retrouvé sa gaieté. Il avait les yeux des anges devant soi comme des miroirs ; il y mesurait ses traits et, dans une boule posée sur ses genoux, pétrissait lentement et avec soin le premier visage. Le front était réussi. C’était plus difficile de rendre symétriques les deux narines. Il se penchait de plus en plus sur son travail, jusqu’à ce qu’il y eût de nouveau un souffle au-dessus de lui. Il leva la tête. Le même ange tournait autour de lui ; cette fois-ci on n’entendait pas d’hymne, car la voix de l’enfant avait expiré avec son mensonge, mais à sa bouche Dieu reconnut qu’il chantait encore toujours : « O toi, qui vois tout ». En même temps, saint Nicolas qui jouit de l’estime particulière de Dieu, s’approcha de lui et dit à travers sa grande barbe :

— Tes lions se tiennent tranquilles, ce sont des créatures bien orgueilleuses, je dois le dire. Mais un petit chien trotte à la limite de la terre, c’est un fox-terrier, regarde, tout à l’heure, il va tomber en bas.

Et, en effet, le bon Dieu vit danser quelque chose de clair et de blanc, comme un lumignon, dans la région de la Scandinavie, là où la terre est déjà si dangereusement arrondie. Et il se fâcha pour de bon et répondit à saint Nicolas que, si les lions ne lui convenaient pas, il n’eût qu’à s’en créer d’autres pour son propre usage. Sur quoi saint Nicolas quitta le ciel en frappant la porte, ce qui fit tomber une étoile, juste sur la tête du fox-terrier.