Voici que le désastre était complet, et le bon Dieu devait s’avouer qu’il était seul responsable de tout. Il décida de ne plus détourner un seul regard de la terre. Et ainsi fut fait. A ses mains qui, après tout, elles aussi contenaient la sagesse, il confia tout le travail, et, bien qu’il fût lui-même très curieux de savoir quel serait l’aspect de l’homme, il regarda fixement la terre, où, comme pour le défier, il n’y avait plus maintenant la moindre feuille qui consentît à bouger. Pour avoir quand même une petite joie après cette longue peine, Dieu avait ordonné à ses mains de lui montrer l’homme avant de le livrer à la vie. Plusieurs fois il demanda, comme les enfants lorsqu’ils jouent à cache-cache : « Prêt ? » Mais pour toute réponse il n’entendait que ses mains qui continuaient à pétrir, et il attendait toujours. Le temps lui paraissait très long. Tout à coup il vit tomber quelque chose à travers l’espace : c’était sombre et paraissait venir de son voisinage. Pris d’un mauvais pressentiment, il appela ses mains. Elles parurent, toutes couvertes de glaise, chaudes et tremblantes.
— Où est l’homme ? s’écria-t-il.
La droite alors se jeta sur la gauche :
— C’est toi qui l’as lâché.
— Je t’en prie, répliqua la gauche, irritée, n’as-tu pas voulu tout faire toi-même, sans me laisser dire un mot ?
— C’est justement. Tu aurais dû le retenir.
Et la droite allait prendre son élan. Mais elle réfléchit, et les deux mains dirent en se rattrapant l’une l’autre :
— Il était si impatient, l’homme… Il voulait toujours vivre de suite… Nous n’en pouvons rien… Certainement nous sommes toutes deux innocentes.
Mais le bon Dieu était sérieusement fâché. Il repoussa les deux mains qui lui bouchaient la vue sur la terre :
— Je ne vous connais plus. Faites ce que vous voudrez.