—Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse. Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague; obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée, humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres. Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;—et telle, sans la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque fou...
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Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant:
—C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple, aimable et—muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri, ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre, toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries, les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie... Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail.
—Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine l'avoua son œuvre...
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Diomède reprit:
—C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière d'un homme de bonne volonté, voilà tout.
Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante encore...
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