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A ces dernières paroles, Fanette expira, emportée par un grand frisson.

Le prêtre sortit.

Demeuré seul, pendant les sanglots de la servante, Diomède songeait.

Cette douce mort Lavait ému sans qu'il sentît un vrai chagrin.

«Si je n'avais appris sa mort que dans quelques semaines, à peine en aurais-je été troublé. Je n'aimais donc pas Fanette! Pourtant? Non, je l'aimais moins cordialement que cette servante par qui elle fut méprisée en secret. J'aimais son corps, ses cheveux, sa voix, tout ce qui était Fanette, mais elle? Non. Elle était pour moi un des moments et une des formes de la race et je ne lui demandai jamais rien qu'une communion toute charnelle. C'est moi seul que j'aimais, répercuté pas la vibration de ses nerfs, moi, moi, toujours moi... Eh! Oui, cela seul est possible, cela seul est vrai. Ah! je me trouve sans m'être cherché, aujourd'hui. Triste nuit où je vais comprendre que ma nature m'exclut du banquet... Et Néo? Est-ce que j'aime Néo? Hier... C'était hier, à l'heure même de cette agonie... Comme tout est simple, comme tout se range selon l'ordre, comme tout se succède naïvement! Quelle suite de miracles résolus avec une élégance vraiment divine et candide! Jongleur inimitable, salut! Tes mouvements sûrs sont si rapides que je renonce à suivre le fil du réseau qu'ils écrivent dans l'espace. Comme tu escamotes bien la vie! Et du gobelet vide empli seulement d'une odeur de mort, avec quelle grâce tu verses à l'assistance le vin des fécondations éternelles! Je ne suis qu'un des points noirs figurés sur tes dés, et tu me fais tourner comme tu veux, jongleur divin, jongleur inimitable, mais j'ai confiance en toi, et je répète avec le prêtre de hasard le mot qui dit tout: Ainsi soit-il.

Comme ça rend lâche, d'avoir vécu, d'avoir compris que nulle volonté ne peut briser le rythme de la vie! La force? Elle en est prévue dans sa mesure et dans sa direction. Pas une étincelle du feu ne sera dérobée! Une seule et j'incendierais le monde... Alors, il faut se tenir en dehors des circuits, loin de la foudre, et regarder ceux qui meurent...

Et soi-même. Je me regarde, Ah! saute, grenouille! Tu es, comme es autres, un des pantins que la vie balance à son fil de fer!»

Là, Diomède fut requis par la servante, pour les soins funéraires. Écumée de sa première surprise, la douleur de cette femme s'apaisait; on l'entendait freindre doucement, au-dedans, sans que la sûreté de son travail en fût diminuée. Elle excusa même, en souriant, les maladresses de Diomède:

—Tirez un peu. Là... Ma mère était ensevelisseuse, elle m'emmenait avec elle... Ensuite, j'ai été novice chez les Sœurs de la Bonne-Mort à la Maison-Blanche. C'est dur, c'est triste... Demain, j'irai en chercher une pour veiller, la mère Sainte-Praxède, si elle est libre. Celle-là, monsieur Diomède, depuis quarante ans qu'elle ensevelit, il lui en a passé des morts par les mains... Elle sait ce que c'est que la mort, allez! oui, elle le sait.