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Allant partir, sortir de cette chambre où Fanette tant de fois avait joué avec lui, nue et souple, ou somptueuse ou émue par ses lectures, par ses rêves, Diomède sentit à sa gorge le heurt d'un sanglot.

Il pleura longtemps, mordant nerveusement les cheveux parfumés de la petite amie dont les mains se croisaient pieuses sur le Livre, comme sur un coussin d'amour.


[XIX]

LES FEUILLES

«Oh! Comme ma vie se défeuille!»

Au sortir du cimetière, Pellegrin joignit leurs mains. Seuls hommes, Diomède, le poète vagabond et le prêtre de hasard avaient suivi la petite voiture de pauvre en forme de coffre que des fleurs candides mentaient virginale; ils entrèrent tous les trois sous des feuilles vertes, d'où la vision de marbres couchés affirmait la fin certaine et digne de toute activité et de tout amour. Pellegrin, d'après une ancienne rencontre, présentait l'abbé Quentin comme un prêtre unique, tout à fait supérieur à la plèbe ecclésiastique; mais celui-ci protesta, se voulant le plus modeste des apôtres, quoique tourmenté par les singulières idées d'art, de liberté et de beauté. Se tournant vers Diomède, il dit:

—Mon attitude près de la mourante vous parut sans doute étrange, Monsieur, car il est probable que vous n'ignorez ni les liturgies ni leur puissance incantatoire? Cette puissance ne peut cependant s'exercer que sur des intelligences capables de comprendre et les mots récités et la valeur intentionnelle de la formule. Les simples mots «Vous êtes sauvé» peuvent sauver, mais leur force est intellectuelle et non verbale. Les syllabes que l'esprit ne spiritualise pas sont sans pouvoir, soit pour condamner, soit pour absoudre. Ce n'est pas le prêtre qui délivre du péché; c'est le pécheur qui se délivre lui-même par la connaissance que ses liens viennent d'être brisés; à cet acte volontaire le prêtre n'apporte que le secours de ses mains et l'encouragement de sa présence et d'un ton solennel. Le peuple, c'est-à-dire tous les hommes, croit éternellement à la magie: que ce sont les mots qui importent; qu'il y dans le code et dans le rituel des rubriques dont la récitation scelle un mariage; qu'il faut un costume pour tuer et un costume pour bénir; qu'une étoffe au bout d'une hampe est protectrice; quels soie est vénérable brodée d'une femme en blanc (et l'étamine, admirable tripartie, n'est, unicolore, qu'un rideau); que la communion avec l'infini exige du pain timbré aux armes de Dieu; que l'eau munie de sel est purificatoire et, munie d'une croix, conjuratoire; qu'un pont s'écroulerait si sa première pierre n'était calée avec des gestes cérémoniels. Il y a une magie papale, une magie d'État et une magie populaire. Toutes les trois se méprisent les unes les autres, sans comprendre qu'elles ne sont qu'un seul et même caméléon, varié de couleurs, unique de nom: la Foi. C'est beau, parce que c'est cordial, humain, naturel et universel. Heureux celui qui croit! La simplicité de son âme affirme l'accomplissement de son salut, selon le mode où il peut être sauvé. Mais celui qui ne croit pas, qu'il agisse comme s'il croyait, afin de ne pas se séparer de l'harmonie et de ne pas mourir seul sur le sable comme une méduse rejetée par la mer.

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