*
«Comme il est parti brusquement! Il a peur que je lui parle de Cyrène, songea Diomède. Cyran a peur. Pascase a peur. Et moi? Moi aussi, j'ai peur. Moi! Oui, moi. J'ai peur de la femme qui m'a ému, de la femme que je désire, de la femme que j'aime. J'ai peur de la seule, j'ai peur de la vraie. Hier, Pascase parlait comme je pensais. Et maintenant, Cyran!... Il n'y en a qu'une... C'est peut-être la même, diversifiée selon les formes d'âme et de chair qui doivent s'adapter comme une cuirasse—ou comme un cilice—à la rébellion de nos poitrines... Oh! quand j'ai vu ses yeux bruns me regarder si doucement et si impérieusement!... Non. Je veux jouer avec la vie, je veux passer en rêvant; je ne veux pas croire; je ne veux pas aimer; je ne veux pas souffrir; je ne veux pas être heureux; je ne veux pas être dupe. Je regarde, j'observe, je juge, je souris.
Mais Pascase, mais Cyran? Pourquoi ont-ils peur? Pascase a peur de l'inconnu, et Cyran, du connu. Moi? j'ai peur de, m'agenouiller, voilà tout.
Ah! Christine, Mauve, Fanette, sauvez-moi!
Assez! D'ailleurs je puis la nier en n'y pensant pas. Demain, Fanette.»
*
Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres morts, il pensa à Néobelle. C'était une jeune fille forte, pleine de sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée, tristement jolie dans la semi-nudité d'une robe de bal et presque abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité d'un corps dont la puissance contrariait l'idée légère et douce que les hommes se font d'une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre parmi l'exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d'un salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans l'enclos d'un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et les désirs mouraient d'une tension presque douloureuse devant la vision violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d'or, des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d'entre les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait toutes les lumières et ne rendait qu'une nuance chaude et riche de rose jaune.
«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette, souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des voiles, le navire m'embarque et m'emporte vers les hautes mers et les vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n'est pas la chair stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s'en retourne au pâturage; il y a de la grâce et de l'intelligence dans sa majesté animale: elle est douée du sourire.
Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J'offre ou j'accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des corsages qu'un regard dégrafe. Idoles qu'on touche sans préambule et sans peur,—et tellement toutes pareilles à celles qui s'enferment sous des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d'une serrure qu'une larme force ou d'une glace qu'une prière étoile...
Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers rien, vers l'oubli, vers le silence et peut-être la paix.