—C'est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces aventures?
—Rien. Je vous laisse.
—Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de complaisant, soit d'ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine sans me le dire?
—Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que par vous. Refusez et tout sera dit.
—Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels on doit se taire? Je vous ai parlé d'une femme et votre imagination d'enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui vous est destinée, l'unique! Pur sentimentalisme! Vous n'avez donc plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C'est une créature faite, à ce qu'il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon les beautés d'âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre pâle et que dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au milieu du front, un large souci d'or. Rien de plus absurde; mais j'y suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non. Sa pensée s'avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul je puis comprendre.
—Je les comprendrai aussi. L'amour comprend tout. Êtes-vous donc son seul amant?
—Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non pas comme Mauve à ceux qu'elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l'amour, les uns ne connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux; pour quelques-uns elle reste voilée; pour d'autres elle reste vêtue; à d'autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle. Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de celui qui l'adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes; elle est toujours innocente et d'une virginité sans cesse renouvelée par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages l'influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou sous le suaire, mais Christine est immortelle.
—Immortelle, dit Pascase. Alors c'est fini? Vous avez cessé de me railler?
—Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je dis ce que je pense.
—Rêveries. D'après ce que j'ai compris, Christine est une jeune femme assez jolie, docile, silencieuse et capable d'une certaine fidélité. Vous ne l'aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la voir: elle m'aimera peut-être.