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Il s'était levé, exalté, bousculant les tapis, tyrannisant avec des doigts fous un éventail qui traînait sur une table.

—Elle est venue! voici son éventail. Je le reconnais. Il sent l'odeur quelle doit sentir, l'odeur des roses, l'odeur idéale des roses qu'on ne cueillera jamais. En aurais-je peur, si je ne la sentais vivante et tentante? Cette chambre est toute pleine d'elle. J'ai tort de venir ici. Si je l'aimais, je ne me possèderais plus... Elle me tiendrait, elle me serrerait, elle m'étoufferait dans ses bras parfumés de l'odeur des roses mourantes... Elle me fait peur, elle me fait peur...

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Il se tut, réfugié dans un coin, l'air honteux, penché sur une des images, papillons cloués au mur. Alors Diomède, que de telles oraisons ne pouvaient ni surprendre, ni émouvoir, insinua doucement:

—Pascase, cœur tendre et brave, pourquoi n'avez-vous pas une maîtresse, une vraie maîtresse? Moi, j'en ai plusieurs...

—Comment, vous la trompez, Elle!

—Nous ne nous comprenons pas bien, reprit Diomède, souriant amicalement, et la faute en est, je crois, à votre vocabulaire un peu démodé. Les femmes, fleurs des haies, appartiennent à ceux qui les cueillent. A elles, femmes, mieux douées que les églantines, d'agiter la menace de leurs épines, si elles ne veulent pas être cueillies: avant de se donner, elles sont libres, et, s'étant données, elles sont libres encore. J'ai Christine: prenez-la, mais comment ferez-vous? D'ailleurs vous en avez peur. Laissons les rêves. J'ai Fanette, une enfant légère, toute blonde et fine, que j'aime pour la fraîcheur de son âme, mais Fanette a des amants sans nombre. Où aurait-elle appris l'amour? L'amour s'apprend. Voulez-vous Fanette? Elle est douce, elle vous séduira. J'ai Mauve: mais Mauve a goûté à bien des grappes. Sa vigne est une forêt de ceps aux feuilles viridentes, aux fruits de route saveur: sucre ou verjus, l'oiseau picore et boit, le bec levé au ciel, en une si jolie extase. Aimez-la, aimez l'amusante Mauve. Elle est rousse comme un marron. Non? Pas? Prenez Cyrène, femme illustre que Cyran adora. Depuis, il s'est fait oindre l'âme, selon les rites, des plus puissantes huiles pénitentielles, mais Cyrène est prête à la vertu: ils s'aimeront peut-être encore, par ennui, par pitié, par lassitude... Je ne sais que vous conseiller, j'aime beaucoup Cyran. Il me plairait seulement de contrarier les destins et d'effacer un mot des écritures que formulent dans le ciel astrologique les mains séniles des planètes célèbres... Cyrène est bien des choses; d'abord un saule pleureur, et le plus hospitalier; on s'y assied en rond et on fait la dînette. Cœur charmant de vicieuse sentimentale! Elle était si bien faite pour ne pas écrire et pour être la dame voilée qui descend de voiture en plein faubourg, jette une bourse à la pauvre veuve, et disparaît dans un nuage d'amour, la dame qui est généreuse parce que ses lombes sont satisfaits. Je n'ai trouvé jamais un peu de logique que dans les romans-feuilletons... Enfin, elle s'ennuie, elle me l'a dit. Elle attend. De l'ennui vrai, de l'ennui sacré, du grand ennui, elle est naturellement incapable. Ah! l'inquiétude de vivre, l'ignorance de tout, notre mutisme aux incessantes questions de l'être inconnu qui demeure, s'agite et chante en nous! Lui répondre? D'abord le connaître. Avant tout peut-être, le chercher? Le cherchons-nous vraiment et avec bonne volonté? Quel est son nom? Son nom est Nous, son nom est Moi. J'ai des hommes et des femmes, des amis et des maîtresses, une vie libre et large, il me manque Moi. Parfois je me cherche et, miraculeusement, parfois je me trouve: alors je me fuis. C'est absurde, oui, mais j'ai un penchant vers l'absurde: un jeune arbre s'incline vers l'eau triste et verdie d'un étang obscur. Il y a de la peur dans nos âmes et, dans nos têtes, le vertige des courants et des chutes. Arbres, plantes, herbes d'aujourd'hui, vous, moi et tous, nous sommes des êtres déracinés qu'emporte vers l'océan ignoré, radeaux, barques ou navires, le brutal et impérieux fleuve qui a conquis la forêt. Il nous emporte debout, dressés encore comme de l'humus natal, avec nos feuilles que le vent fait parler, nos oiseaux, nos insectes, tontes nos bêtes familières: et c'est pourquoi nous croyons vivre, mais il n'y aura plus de printemps. Non, c'est trop grandiose pour notre médiocrité. Il s'agit d'une pauvre touffe de mousse qui ne se nourrit plus de la terre, mais d'un peu d'air humide; ou peut-être d'une giroflée qui grelotte sur la crête d'un vieux mur. Je ne fais plus partie ni des bois spontanés, ni des jardins bien ordonnés; je n'éprouve aucun plaisir de fraternité; je suis seul. Comme nous sommes seuls, mon ami! Seuls et abandonnés nus au milieu du monde hostile et délaissés même de Dieu. Dieu, il ne gouverne plus; c'est l'interrègne de l'infini. Alors notre salut est en nous, absolument, comme il a été dit, et il faut nous chercher, et nous trouver, et apprendre à ne pas avoir peur de nous-mêmes; à regarder bravement les eaux vertes et froides de l'étang obscur et triste. Voilà, je sais toujours par faitement ce que je veux dire, et d'images en images, comme on change de cheval et non de route, j'arrive à l'auberge. Ah! oui, se coucher et dormir! La pensée est une maladie qui fait fuir le sommeil... Demain, j'irai voir Fanette. Ça, c'est bien amusant.

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Demeuré seul, Pascase ayant à peine refermé la porte, Diomède sentit un rapide frisson de fièvre. Son idée se levait comme d'un fauteuil, marchait, s'approchait de lui; il en subit l'étreinte et le baiser, vécut avec elle, toute la soirée, se coucha avec elle en son lit d'homme seul. Nue et froide, tenace et muette, elle s'étendit près de lui, veillant sur son sommeil.