Rose, moins dolente, souffrait encore. C'était le soir, au moment qu'elle se dévêtait pour se coucher. A mesure que ses membres nus apparaissaient, elle se remémorait les privautés qu'elle avait permises. Aucun détail ne lui était épargné et son corps avait beau se révolter, elle sentait monter le long de ses nerfs vaincus le frisson, maintenant honteux, de ses anciennes voluptés.
Elle se jetait dans son lit, et bientôt, parmi la chaleur, les contacts imaginaires se multipliaient et se précisaient. Alors, la tête perdue, elle cédait et s'endormait dans une volupté maudite.
Aussi, le matin, était-elle un peu revêche. Léonor semblait perdre, à ce moment-là, ce qu'il gagnait l'après-midi. Il ne s'en troublait pas. Il savait que les caractères changent selon les heures de la journée, comme selon les saisons. Heureux de pouvoir tout espérer, il attendait sans impatience.
Il fallait la présence de Léonor durant toute une matinée pour exorciser Rose. Le son de sa voix, plus que ses paroles, calmait la possédée. Elle finissait par douter de la hantise dont elle sortait et, après déjeuner, c'était un enfant qui souriait à l'amour.
Les crises, certains soirs, étaient très vives. A peine était-elle entrée dans sa chambre qu'il lui semblait recevoir comme une injonction impérieuse de se mettre nue et d'aller se regarder dans la glace. Là, elle écrasait sous ses fébriles mains ses seins et ses hanches, elle flattait de hâtives caresses son ventre, ses membres, ses épaules. Puis, elle se sentait soulevée et portée dans son lit, à la merci du démon luxurieux.
D'autres fois, l'obsession était plus bénigne, et elle pouvait essayer quelque résistance. La chute était lente, graduelle et quelquefois incomplète. Elle s'aperçut qu'elle avait plus de paix et plus de force les soirs où, par ses regards ou son attitude, elle avait encouragé Léonor à quelque discours plus doux, et, cela lui causa une grande joie. Elle aima son exorciste; comme une malade pleine de confiance, elle aima son médecin.
Alors, elle parut plus humble et en même temps presque provocatrice. Elle laissait son regard se poser plus souvent et plus longuement sur le visage du jeune homme. Elle en arriva à le contempler, quand il ne la voyait pas, et, quoiqu'elle baissât vivement les yeux à la moindre alerte, Léonor s'en aperçut.
«Elle m'aime, elle m'aime! Ah! cette fois, elle m'écoutera, et elle parlera peut-être.»
Mais, en aimant avec naïveté, Léonor était devenu timide, et plusieurs jours se passèrent à ces mouvements des yeux et du cœur. Rose y puisait un grand réconfort. Un soir que l'obsession l'avait presque laissée en paix et qu'elle allait s'endormir victorieuse, elle se revit tout à coup dans le salon qu'ils venaient de quitter. Léonor lui offrait une fleur merveilleuse et qu'elle ne reconnut pas. Elle la prenait et sentait en la respirant une douceur inexprimable envahir lentement tout son être: elle dormait.
Elle s'éveilla joyeuse, ce qui ne lui était pas arrivé depuis le jour de sa grande douleur. Elle souriait déjà à Léonor avant de l'avoir vu. Ils se rencontrèrent dans l'escalier. Léonor entendit une porte se fermer, des pas précipités. Il se rangea pour laisser passer. C'était Rose. Il fit, en jouant, comme elle le lui avait permis déjà, le geste de lui barrer le chemin.