—Xavier, je vous aime, murmura Rose, en prenant le bras de M. Hervart.

On continua l'inspection du jardin et il fut décidé que la collaboration de maître Encoignard erait réduite aux soins ordinaires d'un jardinier sage et docile. On admit quelques plantes nouvelles, à condition que les anciennes seraient respectées.

M. Hervart, qui s'était levé de bonne heure, se promenait depuis longtemps déjà. Il avait passé une partie de la nuit à réfléchir. Les femmes qu'il avait aimées, ou connues, s'étaient présentées à lui dans leurs attitudes préférées et leurs gestes habituels. Celle-ci, un corps charmant, se dévêtait sitôt entrée, comme une folle, en excitant son amant à une pareille et prompte nudité. Une autre semblait au contraire n'être venue que pour une visite amicale, et il fallait de réelles diplomaties pour obtenir d'elle ce qu'elle désirait très fort pourtant, au fond de son cœur. Entre ces deux-là, beaucoup de nuances se disposaient. La plupart aimaient à se livrer peu à peu, à jouer longuement avec leur pudeur et avec leur désir, à contempler la lutte des deux bêtes divines. M. Hervart croyait connaître assez bien les femmes; il savait que celle qui se laisse toucher se laissera prendre toute.

«Une femme, songeait-il, qui aurait été aussi familière que Rose, et même beaucoup moins, serait femme donnée. Peut-être me ferait-elle attendre encore quelques jours, en maîtrisant son feu, jusqu'à l'heure propice des abandons complets, mais elle m'appartiendrait, laisserait ses yeux l'avouer, ses lèvres le dire. Il me semble même qu'une telle femme serait disposée à provoquer la venue de l'heure agréable, si je n'avais pas l'adresse de la préparer moi-même. Rose, étant une jeune fille et n'ayant que des pressentiments confus, ne sait comment hâter notre bonheur, sans quoi elle le hâterait, c'est évident. Elle est donc à moi. Je suis le maître de son heure et de la mienne. La question que j'ai à résoudre est donc celle-ci: vais-je continuer de respirer la fleur sur le rosier, ou vais-je la cueillir?»

Cette métaphore lui parut d'une poésie un peu molle.

Alors il employa en lui-même, sans toutefois les formuler, même à mi-voix, des termes plus nets.

«Eh bien, si je la prends, je la garderai. Je n'avais jamais songea me marier, mais il ne faut pas résister à sa vie. C'est peut-être le bonheur. Voudrais-je mettre dans ma vieillesse ce regret: le bonheur a passé à côté de moi en souriant à mon désir, et mes yeux sont restés mornes et ma bouche est restée muette? Le bonheur, le bonheur? Est-ce bien certain? Le bonheur est toujours incertain. Le malheur aussi, d'ailleurs. Et il se forme, par l'amalgame de ces deux éléments, un mélange fade.»

Cette idée banale l'occupa un instant. Toutes les joies sont passagères et ensuite on se retrouve dans l'état neutre.

«Neutre, ou au-dessous du neutre. Une femme de ce tempérament? Eh! je puis encore la dompter! Soit, mais dans dix ans, quand elle en aura trente? Ah! d'ici là!»

M. des Boys emmena Encoignard dans son bureau. Restés seuls, Rose et M. Hervart eurent bientôt disparu derrière les massifs, bientôt franchi le ruisseau. Ils couraient presque.