Ils se regardent, le garçon et la mère, tous les deux, nez à nez, sous la lyre. Lui commence à soupçonner qui elle est; elle craint tout à coup d’apprendre des horreurs qu’elle ne précise pas, n’imagine même pas, des horreurs!... Et ils n’osent plus rien dire.

En elle veille cependant la bourgeoise ordonnée. Son œil inspecte, son sens critique s’exerce malgré elle.

—Heu!... je parlais tout à l’heure d’attendre au salon; mais où est-il le salon?... Il n’y en a même pas. Et si quelqu’un... quelqu’un de comme il faut, veut parler à ces messieurs, il faut monter, alors?

Le garçon la considère, d’un air stupide.

—C’est bon, dit-elle, veuillez prévenir mon fils que je passerai demain dans la matinée.

Elle allait s’éloigner, mais elle revient:

—Ah!... qu’il n’aille pas s’inquiéter, au moins: dites que je suis ici de passage et que tout va bien.

La voilà dans la rue, vexée d’avoir trahi son ignorance des mœurs d’une des petites villes parisiennes: ce n’est pas à huit heures du soir, non vraiment, qu’on voit un étudiant à son hôtel! Ce garçon l’a dévisagée, comme il eût fait d’un être exotique ou fabuleux dont la présence en pareil lieu n’est pas signalée par les voyageurs... C’est donc dans ce taudis qu’habite Alex? ou plutôt, où vit-il? puisqu’on ne peut savoir à quelle heure il est là? Lorsqu’on met son fils au collège, de quels détails ne s’enquiert-on pas? et l’on veut visiter les salles d’études, les dortoirs, les réfectoires, l’infirmerie, les cuisines. Et quand le jeune homme est formé, presque accompli, tiré des mille difficultés de l’adolescence, vous l’envoyez à Paris, seul, libre, avec de l’argent dans son gousset: il choisit un galetas, un nid à vermine et à filles, dont le gardien a la discrétion des hôtels borgnes!...

Elle n’avait jamais évoqué l’image de la vie d’Alex à Paris. Il s’y portait bien, il s’y plaisait, il y dépensait beaucoup d’argent: pouvait-elle croire qu’il y manquât du confortable qu’il exigeait à la maison? Elle n’a l’esprit ni étroit, ni timoré, ni pudibond, et la voici tout à coup, hantée de cette vision de «Babylone», terreur des vieilles souris de province qui n’ont jamais quitté leur trou.

Il ne lui reste qu’à retourner chez son amie qui a insisté pour qu’elle descendît chez elle. Pourquoi donc s’en éloigner en allant jusqu’au boulevard? C’est qu’elle espère qu’un hasard lui fera rencontrer son fils. Cependant, quand elle aperçoit la foule de jeunes gens qui peuplent les terrasses, elle n’ose lever les yeux, de peur d’y reconnaître Alex,—en quelle compagnie? Dieu le sait!—Ombre discrète, elle frôle les murailles sur le trottoir opposé; et le murmure de la jeunesse, atténué, arrive à elle, comme le déferlement de la mer sur une plage étrangère, et lui donne un frisson. Le choc clair des soucoupes, la vulgarité des voix, des termes inusités pour elle, et jusqu’à la corne des tramways la font tressauter, comme, à Nouaillé, les claquements du fouet des paysans. Tout à coup, un cri féminin aigu impose un demi-silence, puis un terme ignoble, stercoraire et définitif, issu d’un gosier de femme, s’étale et salit l’atmosphère...