Madame d’Oudart monte le boulevard. Ce sont les mêmes terrasses, les mêmes murmures, les mêmes éclats, le même hoquet nauséabond du sous-sol des restaurants à prix fixe. «Il est là dedans, se dit-elle, et il préfère cela à la salle à manger des Chef-Boutonne!...» Elle croise des étudiants mal mis, joyeux, ouvrant, comme de jeunes chiens, des bouches pleines de dents pures; d’autres gourmés, sanglés, coquets, avec des faux cols trop hauts, des chaussures trop pointues, des cigares trop gros, des chapeaux trop luisants. Qu’elle sent bien qu’ils ne sont pas, ici, ce qu’ils sont dans leurs familles! Ce sont, pour la plupart, des garçons assez bien élevés et fort timides, et qu’une jeune fille ferait rougir; ils affectent là des airs tranchants, cascadeurs, ou de messieurs très expérimentés. L’un d’eux s’est retourné, derrière elle, à bonne distance, et a crié:
—Ohé! la mère Rabat-joie!
Mais elle connaissait le Quartier latin! Elle y était venue maintes fois! Oui, mais sans l’envisager comme un lieu qui contient son fils. Tout est divers, tout est changeant, selon l’être qu’on chérit.
La nuit tombe sur le jardin du Luxembourg. La sombre masse des feuillages s’y fait pesante comme un nuage orageux; au loin, là-dessous, un tambour bat la retraite et chasse les couples amis de l’ombre: on les voit un à un sortir, quelques-uns enlacés, par la grille à demi fermée où un jeune fantassin en faction joue le rôle de l’ange à la porte du Paradis terrestre.
Le long de la haute grille du jardin, à cette heure, on voit encore beaucoup d’amants. Entre les hampes de fer, aux dernières lueurs du crépuscule, apparaissent les nefs ogivales des allées couvertes, le marbre des fontaines, de blanches statues, des bosquets, des miroirs d’eau, le lourd palais: décors de féerie. Le parfum des fleurs et de la terre arrosée, le silence d’un espace immense et clos au milieu de Paris, et jusqu’au sec battement disproportionné de ce tambour unique faisant le vide en un si long dédale d’amour, tout cela compose un grand attrait qui retient les pas: il y a des gens qui s’arrêtent, les narines et les yeux ouverts au charme des jardins.
III
Madame d’Oudart arriva fort troublée chez les Chef-Boutonne. Elle dut avouer qu’elle n’avait pas rencontré Alex. On sourit. Rien n’était plus normal que de n’avoir pas rencontré Alex. Mais Paul Chef-Boutonne, lui, était là: on savait où le rencontrer, lui... On avait souri. Sans malice ni disposition aucune à interpréter les sous-entendus, madame d’Oudart se jugea humiliée, et elle regretta son zèle: que n’avait-elle averti de son voyage Alex; et que n’avait-elle commencé par le voir!...
—Paul, dit madame Chef-Boutonne, est d’une exactitude minutieuse: à midi et à sept heures, il est là.
—Hélas! les pauvres étudiants sont bien obligés de sortir pour prendre leurs repas au restaurant.
—Ils sont obligés de sortir, mais non de rentrer. Devinez, chère amie, combien Paul nous réserve de soirées par semaine! Quatre, au moins; j’y tiens essentiellement: c’est le soir qui entretient le goût de la vie de famille. Quand il sort, j’en suis prévenue, et il ne me laisse pas ignorer où il va.