XL
Il est aussi des amoureux à qui le temps paraît long: témoin Louise enfermée pour «un petit quart d’heure» et qui, en ayant compté quatre, était partie.
—Elle est partie, la pauvre petite dame, dit la concierge; oh! ne voilà pas bien longtemps, non, monsieur, peut-être le temps d’aller jusqu’au Sénat!
Et Alex court à la recherche de Louise. Au vol, il atteint le Sénat; puis il monte la rue de Médicis; de crainte d’avoir été trop vite, il la redescend; il fait le tour des galeries de l’Odéon, qui abaissent à grand fracas leurs clôtures; il s’élance au boulevard Saint-Michel; il gagne les Gobelins: point de Louise!...
Où habite-t-elle exactement? Afin qu’il ne soit pas tenté de lui écrire chez ses parents, Louise à toujours refusé de lui donner son adresse. Mais comme elle parle souvent de la rue de la Reine-Blanche, c’est dans la rue de la Reine-Blanche qu’il erre, attend, guette longtemps, et vainement. S’il discerne une silhouette de femme, il se précipite; s’il n’en voit point, il s’agite, va, vient, souffle, transpire, et revient sur ses pas. Il se retourne pour un bruit de persienne, pour une jalousie qu’on abat; et son cœur palpite parce qu’il a aperçu une lumière au travers d’un rideau! Qui sait? Louise est là, peut-être, à deux pas, séparée de lui par une cloison de verre.
Si elle le voyait, venu si loin, pour l’amour d’elle, elle lui serait peut-être indulgente!... Une idée: appeler Louise par son petit nom?... ou bien se mettre à chanter, dans cette rue déserte!... Est-ce qu’elle ne reconnaîtrait pas sa voix?... Ah mais! c’est qu’il l’aime tout de bon!... Enfin une réflexion sensée: à supposer qu’elle le voie là, à pareille heure, ayant fait une si longue course inusitée, soi-disant pour l’amour d’elle, ne soupçonnera-t-elle point, la fine mouche, qu’il en a gros à se faire pardonner?... Il quitte la rue de la Reine-Blanche, et revient, rôdant toutefois sur le boulevard de Port-Royal, dévisageant les femmes, et maudissant l’éclat aveuglant des bocaux pharmaceutiques.
Il redescend jusqu’à l’Odéon, remonte et redescend encore. Tout est triste, tout est affreux, tout est méchant. Paris est vide et laid. La vie est imbécile. L’amour, lui, est abject: quoi de plus répugnant qu’une folie qui vous oblige à accomplir le contraire de ce que vous voulez, vous asservit à la femme que vous n’aimez pas, et vous fait perdre peut-être à jamais Louise?...
Avec quelle impatience, le lendemain, Alex attendit l’heure où sortaient ces demoiselles du Ministère des Postes et Télégraphes! Il s’échappa, même trop tôt, de chez son avoué, et attendit rue de Grenelle, en face du porche, dans la boue, sous la pluie. Un flot, tout à coup, engorge un couloir étroit; une hésitation, un murmure, et la porte crache, de droite, de gauche, un peuple de femmes pressées qui s’écoule avec la rapidité de l’eau sur un sol incliné. Des parapluies, des jupes retroussées, des jambes, c’est tout ce qu’Alex discerne en ce tohu-bohu. Il s’inquiète, il s’énerve: il ne voit nulle part sa Louise. Des femmes rient: il croit qu’on le nargue. Il s’affirme à lui-même qu’il a entendu la voix de Louise: il court en avant; il revient... Point de Louise!... Il va jusqu’au café Voltaire. Le garçon, avec sa serviette, a dessiné un hublot dans la buée, et regarde au dehors. Alex l’interroge de l’œil: «Non», fait le garçon. Point de Louise!
Oh! de quelle désolation est cette place de l’Odéon, sous la pluie, sans Louise! L’affreux temps a fait fermer boutique au bouquiniste. A qui demander: «Avez-vous vu passer Louise?» Quels corridors lugubres que ces galeries où des courants d’air agitent la flamme du gaz, soulèvent les brochures éparses, soufflettent avec leur cache-nez les employés de la librairie Flammarion, mais ne déplacent pas un liseur! Ils sont là, par tous les temps, les liseurs: pilotis fichés dans le sol, et contre quoi la lame brise sans les ébranler; non que le plaisir de lire soit la cause d’une fermeté si robuste, mais le plaisir de lire sans payer... Ils lisent, ils lisent: croient-ils donc que le plus beau de la vie est de lire? «Quelle sotte engeance! se dit Alex; ils sont à battre!» Et volontiers il leur crierait: «Mais si vous vous étiez retournés, nigauds! vous auriez vu passer peut-être une jeune femme, dont les cheveux, les yeux et la grande bouche délicieuse valent vraiment qu’un homme soit éventé et mouillé! Vous n’avez pas bougé... Vous ne l’avez pas vue?... Crétins!...» Et il vit Hilaire Lepoiroux, près du guichet de la caissière, qui retenait par le bout de son nez des pages encombrées de tableaux synoptiques, où des accolades de tailles diverses, et la gueule ouverte, semblaient s’avaler les unes les autres avec leur contenu: le lecteur les absorbait toutes en dévorant la plus grasse.
Alex, inquiet et agité jusqu’à perdre le sens de son désir dans le moment même qu’il suivait si attentivement la piste de Louise, toucha l’épaule du jeune Lepoiroux, et dit: