Cette phrase était naïve; elle contenait une amère vérité qui pénétra douloureusement dans le cœur de madame d’Oudart: c’est qu’en effet ce n’était pas trop de fournir quelque preuve qu’on ne l’oubliait pas...

XLIV

Le bruit se répandit en Poitou que madame Dieulafait d’Oudart nourrissait et couchait chez elle, à Paris, «des amis» de son fils, et dilapidait sa fortune, d’une manière débonnaire, au profit d’étrangers, «compagnons de débauche d’Alex», tandis qu’elle laissait son vieux père «se mourir tout seul, dans le désert».

Madame d’Oudart, en venant, avec Alex, la semaine de Pâques, à Nouaillé, embrasser M. Lhommeau qui ne «se mourait» point du tout, tomba au beau milieu de ces commérages. Elle était trop sensée pour en rendre madame Lepoiroux responsable, sachant que d’un mot exact que Nathalie avait pu dire, les langues avaient vraisemblablement tiré une de ces matières fabuleuses qui acquièrent très vite la fixité des légendes.

La pauvre femme, qui espérait se reposer une quinzaine de jours, dans sa terre, entreprit, aussitôt arrivée, une tournée de visites à Poitiers, avec l’espoir de redresser l’opinion. Mais l’opinion est pareille à la tige flexible du châtaignier, que le pouce d’un enfant ploie et dirige pour en former la carcasse des paniers rustiques, et qui n’est pas plutôt présentée au four que la force de l’homme échouerait à la courber d’une ligne. Elle contait, bonnement, ses tracas maternels, les départs matinaux d’Alex, la bougie, la barbe, le son des cloches de Saint-Sulpice, maître Enguerrand de la Villataulaie, les déjeuners de procédure, puis la grippe de la triste saison, le grabat improvisé de cet infortuné M. Thémistocle, et la voix zézayante du malade, et les noms de l’Orient enchanteur qui s’échappaient de sa longue moustache bleue, le soir... On l’écoutait d’une oreille distraite; on affectait de ne la pas entendre; ou bien quelqu’un de spirituel lui demandait si elle avait lu la Vie de Bohème. L’opinion de ces gens-là était faite; la tige de châtaignier avait passé par le feu.

Libérée en une certaine mesure des mœurs de la ville par un immense amour maternel, presque semblable à une passion, madame Dieulafait d’Oudart ne s’élevait pas, toutefois, au-dessus de l’opinion. Elle fut attaquée par le démon de l’incertitude; elle se demanda si Poitiers n’avait pas, par hasard, raison contre elle: n’était-ce point une «vie de bohème» qu’elle menait? Ses complaisances pour son fils n’étaient-elles point excessives? Ne dilapidait-elle point son patrimoine? Enfin son père ne se mourait-il point,—chacun meurt un peu tous les jours,—dans «le désert» de Nouaillé?

Thurageau, homme de sens, parlait comme Poitiers. En présence du notaire, madame d’Oudart eut des nerfs:

—Je quitterai ce pays définitivement! dit-elle. J’emmènerai mon père avec moi.

Le notaire ne prenait acte que de ce qui intéressait la fortune. Entendant ces paroles qui, comme tant d’autres, allaient tantôt s’évaporer, il laissa tomber sa large main, à grand bruit, sur son bureau; et par ce geste il mêlait aux paroles quelque chose de concret: il les retenait, les vagabondes, et il allait leur donner une consistance qu’elles n’avaient point.

—Si vous vous résolviez à ce parti, dit-il, j’aurais une proposition à vous soumettre...