Madame Dieulafait d’Oudart montra la chambre de son fils, montra sa propre chambre contenant la photographie agrandie de feu le commandant, son mari, avec sa croix, son épée, et cent objets familiers. De petits coins aménagés par elle elle vantait la commodité; elle vantait la vue qu’on avait des fenêtres sur les rochers du Poitou, sur la campagne; elle s’oubliait à dire:

—C’est ici que j’ai eu mon fils...

Ce n’étaient pas des goujats que les gens qui visitaient Nouaillé, et ils éprouvaient, de l’émoi de cette femme, une certaine gêne: ils faillirent négliger un autre étage. Les deux sœurs s’étant concertées gentiment, se refusèrent à visiter la cuisine, l’office, à cause des domestiques, et madame d’Oudart, interprétant autrement l’abstention, ne se prenait-elle pas maintenant à craindre que leur projet de location n’aboutît pas?...

Elle les mena au jardin. Les arbres à fruits étaient en fleurs: pêchers, poiriers, pommiers, amandiers charmaient la vue par la débordante profusion du blanc et du rose; blanc et rose était le parc, blanche et rose la campagne au delà des murs. Les lilas tiraient de fines langues d’un vert tendre, comme pour goûter, en délicats, la saveur du printemps. Sous un soleil déjà chaud, la terre, comme un animal, exhalait une haleine vivante. Tout germait, bourgeonnait, éclatait; tout sentait bon, et les abeilles, presque invisibles, innombrables, vautrées dans les corolles, laissaient croire que la nature elle-même, enivrée, chantait.

On alla jusqu’au potager, où, maintes fois, quand le soir tombait, le long du cordon de pommiers nains, la mère d’Alex avait souhaité de le voir se promener là un jour, au bras d’une jeune femme exquise, riche s’il se pouvait, et d’excellente famille. Par la porte à claire-voie donnant sur la campagne, les filles du métayer, grandies, sauvages toujours, et immobiles comme des idoles, étaient là, encore, accourues pour contempler, non pas M. Alex, aujourd’hui, mais les messieurs et dames descendus du grand break de louage...

XLV

Un soir du mois d’août suivant, à leur fenêtre, sur la cour de la rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart et M. Lhommeau tâchaient de prendre l’air, après dîner.

C’était la fin d’une pesante journée; un vain orage avait éclaté, vers cinq heures, pour disperser les promeneurs du Luxembourg, non pas pour rafraîchir la température. D’une tour de Saint-Sulpice, l’Angelus lança tout à coup une large vibration religieuse et mélancolique qui feignit d’agiter l’atmosphère engourdie: la verrerie trembla sur le buffet, et on leva les yeux vers le haut des toitures, comme si quelque chose passait dans le ciel. A l’appel de l’église, une centuple voix répondit du Séminaire voisin, scandant les paroles de la prière; puis une autre voix multiple, une autre et une autre encore, obéissant, à quelques secondes d’intervalle, à l’harmonieuse invitation tombée des tours, et dont les dernières résonances furent longues à s’apaiser: on les croyait voir courir, en chevauchée légère, sur Paris, vers Grenelle et le Point-du-Jour... Après quoi, les bruits ménagers montèrent: chocs répétés et monotones des assiettes empilées et des couverts de ruolz ou d’argent comptés et replacés en leurs paniers, verres à voix cassée, verres bavards et chantants, tiroirs, placards... Et quand le désordre quotidien de la vie fut encore une fois réparé, on entendit la voix des bonnes et celle des humbles ménages échangeant la satisfaction de la besogne accomplie; les glouglous de la fontaine emplissant les brocs; les cris pointus de fillettes jouant au volant dans la rue; une femme fâchée, une porte claquant... Un silence se fit, que déchira le grincement d’un frein d’omnibus; puis un plus long silence... Et, tout à coup, des accords au piano et un chant...

Un hoquet aussi put être entendu, au fond de la gorge de madame Dieulafait d’Oudart, qui pleura et disparut, laissant seul M. Lhommeau à la fenêtre.

M. Lhommeau était-il philosophe? Il atteignait les limites de la vie, et il l’appréciait telle qu’elle est. On avait dit à M. Lhommeau: «Nous louons Nouaillé, c’est indispensable.» M. Lhommeau avait répondu: «Louez Nouaillé, si c’est indispensable!—Mais nous vous emmenons, papa, avec nous à Paris!—Emmenez-moi, avec vous, mes enfants, à Paris.—Nous serons fort tassés, pauvre papa; vous coucherez dans le salon.—Ne saurions-nous pas vivre, moins tassés, tous à Nouaillé?—Impossible! Et l’avenir d’Alex?...—Soyons tassés, couchons dans le salon!»