Et, avec le bon M. Lhommeau, l’on avait amené à Paris la mère Agathe que l’on n’avait pu se résoudre à abandonner: tout ce qui était de Nouaillé étant loué, y compris Jeannot, les chiens et le cheval d’Alex, pour trois mille francs.

Avec la modeste retraite de M. Lhommeau, sa toute petite fortune personnelle et les trois mille francs de Nouaillé, on pouvait vivre désormais, «tassés» assurément, mais à Paris, seul lieu convenable à l’élaboration de l’avenir d’Alex, mais à Paris où l’on échappait aux malveillants propos de la province, mais à Paris où l’on ne renonçait pas, quoi qu’on en pût dire, à jouter dans l’arène avec madame Chef-Boutonne et son fils, avec madame Lepoiroux et Hilaire.

Cependant, quand le lourd été de juillet s’était assis sur Paris, madame Dieulafait d’Oudart, privée pour la première fois des ombrages de la châtaigneraie, des pièces fraîches, de l’air pur et de la promenade du soir dans le potager de Nouaillé, avait été saisie par une nostalgie qui n’était pas sans laisser quelque inquiétude à son entourage. A son dépit de ne point partir, à temps nommé, comme tout le monde, pour la campagne ou pour la mer, elle remédiait par son orgueil même: car l’orgueil blessé secrète un autre orgueil qui sert de baume à la plaie; elle était fière de se montrer de plus en plus réduite, quasiment pauvre et n’ambitionnant pour son fils qu’une «situation pratique». Mais Nouaillé, sa terre, lui tenait comme un membre.

Elle pensait à Nouaillé à toute heure et partout: le matin, à l’église, en offrant de la cire à saint Alphonse de Liguori dans l’intention de recouvrer Nouaillé, comme elle lui en offrait pour la réussite des examens d’Alex; le jour, dans ce superbe Jardin du Luxembourg désert, où elle pouvait impunément broder la soie, au pied de Berthe ou Bertrade, reine de France, sans risquer d’être dérangée ni par les enfants qui avaient du large pour fouetter le sabot, ni par madame Chef-Boutonne qui prenait, cette année, modestement, les bains de mer en Bretagne... Et elle pensait à Nouaillé, le soir, chacun de ces tristes soirs pareils, sur la cour de la rue Férou, au son des cloches, au bruit rythmé de la prière des séminaristes, et enfin, quand au milieu du calme définitivement établi de la nuit, une voix tout à coup chantait, accompagnée de quelques accords au piano...

XLVI

Un événement avait marqué la fin de l’année scolaire. Encore un ajournement d’Alex à son examen de licence? Non pas! cela était trop ordinaire: l’échec, l’échec complet, le plat échec de Paul Chef-Boutonne, à un premier concours au Conseil d’État!

Beaubrun, son beau-frère, auditeur à la Cour des comptes, ayant avec le jury quelques intelligences, savait que, sur vingt-sept candidats, Chef-Boutonne (Paul) était classé vingt-septième. Comment! un candidat qui, ponctuellement, satisfit à tous les examens, se démasquer vulgaire mazette, un jour d’épreuve définitive? En effet, sur toutes matières, il était apte à fournir une réponse, les examens lui étaient favorables, et il venait de passer convenablement sa licence; mais s’agissait-il de se mesurer avec des jeunes gens capables, le moins entraîné d’entre eux savait répondre mieux que lui. Pis que cela! s’il possédait des connaissances, en tirer parti avec ordre, à-propos et mesure, dépassait ses moyens; rédiger un rapport, composer, faire œuvre d’initiative loin de quelqu’un qui vous pique d’une interrogation précise, découvrait d’un coup une fondamentale médiocrité.

Et Beaubrun terrorisa madame Chef-Boutonne en lui déclarant, le monocle tombé, avec l’œil atone du voyant de l’avenir:

—Votre fils jamais ne triomphera dans un concours.

Comme l’être qui va sombrer, revoit, dit-on, en un instant, sa vie entière, madame Chef-Boutonne récapitula les courses en fiacre, ruineuses, les attentes dans les salons froids, les introductions près de messieurs en redingote de drap uni, au visage bien rasé et digne, dont l’approche a goût de mauvais cigare; les invitations, les dîners, la dépense et l’ennui, et l’emploi des formules magiques, méditées, apprises et glissées en temps opportun au creux d’une oreille à poil gris!... Vanité, tout cela? Mais vanité, alors, le zèle des mères! vanité, la courtoisie, les engagements, la parole même des arbitres de la destinée de nos fils! vanité, en définitive, ce qu’on appelle les recommandations!