Mais on soupçonna l’intention qu’avaient ces messieurs de ne point renouveler le bail. Madame d’Oudart allait s’en effrayer: ces messieurs levèrent ensemble quatre doigts gantés.

—Tout s’arrangera au mieux des intérêts communs, dirent-ils, avec une entière assurance.

Qu’entendaient-ils par là?...

Loin de quitter le pays, ils y faisaient bâtir, aux environs de Nouaillé. Ils nommèrent la propriété récemment acquise. Ils se plaisaient extrêmement en Poitou.

Ils témoignaient la plus grande confiance dans les capacités d’Alex, car Thurageau certifiait à tout venant qu’Alex avait le plus bel avenir. Comme homme du monde, le jeune «maître» était assuré de tous les succès. Le grand-papa et la maman, on l’espérait bien, voudraient être témoins, «au pays même», d’une carrière qui s’annonçait si bien...

Et la maman et le grand-papa ouvrirent les mains et les tinrent écartées du corps, inclinèrent la tête un peu sur une épaule, avec cet air d’être résignés à tout, jusqu’au martyre, comme les bons saints dans leur niche, à qui Dieu offre le Paradis, et qui semblent dire: «Seigneur, qu’il soit fait selon votre parole!» alors qu’ils sont, au fond, bien contents...

Et le Paradis, en effet, fut ouvert au grand-papa et à la maman. Il leur fut ouvert plus tard,—chaque chose vient en son temps. Le Paradis leur fut ouvert sous les apparences d’un Nouaillé luisant, peigné, brossé, tiré à quatre épingles, d’un Nouaillé dépourvu d’un brin d’herbe et garni de fleurs alignées comme les pioupious à la revue; d’un Nouaillé sillonné de voitures, peuplé de domestiques, retentissant de cloches, de gongs, de sonneries électriques, d’aboiements de meutes, et tout grouillant d’un monde inconnu d’eux. Ils crurent rêver: était-ce songe ou cauchemar?... Revoyaient-ils bien là leur Nouaillé agreste, familial et simple?

Madame d’Oudart se rappela les paroles prononcées autrefois par son notaire: «Fiez-vous donc au coup de baguette que votre fils a reçu en naissant...» Alex avait de la chance. Mais tant de chance est-il un bien? Le Paradis, c’est trop beau...

Il fallait avouer, en tout cas, que la jeune mademoiselle de Quatrespée était délicieuse et tout à fait éprise d’Alex. Madame d’Oudart eût souhaité la voir se promener au bras de son fils, le long du cordon de pommiers nains, au fond du potager, un beau soir. Mais elle n’en eut pas une fois le loisir. Nul ne descendait plus au potager: tous ces gens-là avaient bien trop à faire à se déplacer, à manger la poussière des routes, à se visiter, à s’inviter, à projeter des divertissements pour demain. Et, chaque jour, l’heure exquise passait, là-bas, au delà du parc, entre les artichauts, les couches à melons, le thym, le romarin, les fruits mûrs et les ondées de l’arrosage, sans qu’aucun des hôtes du moderne Nouaillé la vît, l’exquise, la solitaire, la divine heure du soir: chacun s’habillait pour dîner.

A la personne de M. Lhommeau fut attaché, par une attention spéciale, un jardinier-chef qui ne lui fit pas grâce d’une promenade au jardin sans lui parler si savamment que le vieillard eut préféré «cet imbécile de Jeannot...»