XXVI
Alex avait cessé de fréquenter le cours de danse. Il se donnait pour prétexte qu’il lui était pénible de se retrouver en présence de madame Proupa, et il essayait de le faire entendre, à mots couverts, à Raymonde. Mais Raymonde disait à Alex:
—Si vous m’aimiez, vous n’écouteriez que le plaisir de me voir. Viendrez-vous?
—Non, répondait Alex.
—Alors, c’est que vous ne m’aimez pas!
—Si! répliquait Alex.
«Elle est bien jolie, pensait-il, mais, Dieu de Dieu! qu’elle est ennuyeuse!...» Il n’allait pas au cours de danse; mais, pour que sa mère ne fût pas tentée de lui dire: «Eh bien! mon enfant, profite de ces deux soirées par semaine pour travailler un peu à côté de moi, sous la lampe», il n’informait point sa mère qu’il négligeait le cours de danse, et il allait trouver ses amis réunis au café Vachette.
Ses instants de joie la plus pure et la plus légère étaient ceux où il volait de la rue Férou au café Vachette. Pourquoi? Que faisait-il donc au café Vachette? Rien du tout. Il lui était très indifférent de prendre ou de ne pas prendre un «mazagran» médiocre; il ne jouait ni aux échecs ni aux dames, ni aux dominos ni à la manille. Ses amis? ne les recevait-il pas chez lui? Mais c’était au café qu’il était le plus franchement heureux de les voir. Comment cela? Parce que le café est le lieu le plus libre du monde.
On y entre, on en sort, à son heure, à sa guise; on y amène qui bon vous semble; on y évite un fâcheux, sans vergogne; si l’on sait qui l’on y va voir, on ne saurait dire qui l’on n’y verra point; et si l’on sait de quoi l’on y parlera, quel sujet ne pourrait donc pas y être abordé?... De la conversation d’un salon, d’un fumoir, d’un cénacle, on peut prévoir les limites extrêmes, non de la conversation de café. Nul n’y a autorité pour contenir l’audace ou la fantaisie des propos, si ce n’est le patron aidé d’agents en cas de bruit excessif ou de dégâts matériels, mais l’outrance des idées pures n’atteint pas l’oreille de cette puissance. Un bachelier d’hier y coudoie des docteurs; l’avocat s’y frotte à l’interne des hôpitaux; l’historien, à l’entomologiste; le pauvre petit garçon pâle qui rêve d’un sonnet imprimé y est assis en face d’un directeur de revue ou d’un académicien; des héros de la vie militaire ou civile vous y sont désignés à voix basse, et du même ton l’on vous signale un farceur sinistre, une actrice de l’Odéon, un bienfaiteur de l’humanité, un criminel élargi, une femme malsaine, un grand poète. C’est le tohu-bohu, c’est la foire, c’est la chimérique égalité réalisée pour une heure,—à trente-cinq centimes et le pourboire,—autour de petites tables de marbre malpropres, et sur des banquettes éventrées, dans une atmosphère souillée par l’odeur du tabac, des alcools et de l’amère chicorée, au-dessus d’un sol immonde composé de sciure de bois, de crachats et de la cendre infecte qu’on extrait du foyer des pipes refroidies.
Là, Alex était sûr de retrouver Houziaux, Fleury, Givre, Thémistocle et d’autres encore. Il fallait une pièce de théâtre bien retentissante, une invitation à dîner inévitable, ou bien l’avantage d’aller chez un ami faire l’économie du tabac et des consommations, pour que ces messieurs sacrifiassent une heure de réunion aussi chère; et parfois Alex, qui en était privé depuis sa nouvelle vie bourgeoise, même en compagnie de ses maîtresses, tout à coup pensait: «En ce moment, ils sont au café...»