Givre était des premiers arrivés, impatient de lire les nouvelles dans les graves journaux du soir, ayant acheté, dès avant son dîner, quelque alarmant canard à cinq centimes. Il dévorait le Temps, les Débats, la Liberté. On le trouvait là, congestionné, le front creusé, l’anxiété, dans son regard, alternant avec une expression goguenarde et provocante: le ministère chancelait; une rumeur courait les chancelleries; un homme ivre avait franchi la frontière allemande, ou les Balkans étaient en feu. Il disait: «De plus fort en plus fort!...» ou bien: «Certes je l’ai prédit...» ou encore, et avec l’âpre joie de l’ironie, ce simple mot qui, à lui seul, exprimait tout le tressaillement du citoyen averti, mais impuissant: «Parfait!...» Et son pouls s’accélérait. Par l’indifférence de ses amis, Givre, ordinairement, était poussé à bout.

Houziaux s’asseyait à côté de lui, aussi étranger que possible à sa fièvre. C’était un sanguin, lourdaud, à barbe blonde, et qui n’avait qu’un souci, celui d’éviter que Nini, sa maîtresse, favorisât quelqu’un de son regard de velours. Il redoutait cependant de la faire asseoir le dos tourné à la salle, car les glaces aux murailles eussent pu servir d’instrument de trahison, et il hésitait s’il se placerait lui-même à côté de Nini pour surveiller les yeux d’un chacun, ou bien en face, pour intercepter les œillades de Nini.

Fleury, lui, était dans les nuages: à tout propos, il concevait l’idéal. La politique lui semblait grossière, les hommes étant nés pour s’aimer, et les difficultés internationales n’évoquaient en son âme rêveuse que l’idée de la paix universelle. Et il parlait de Victor-Hugo, de Tolstoï; il citait de beaux vers, de nobles paroles. Givre haussait les épaules; et, le vers appelant le vers, Houziaux déclamait une strophe de Musset. «A la bonne heure!» s’écriait Nini, car elle ne comprenait que les vers d’amour. Fleury aimait une dame aperçue, l’automne précédent, au Jardin du Luxembourg, de qui il n’était pas certain d’avoir été remarqué et à qui il n’avait ni parlé ni écrit. Il la haussait dans son esprit, lui rendait un culte; et, en comparaison de son amour, tout ce qu’il voyait lui semblait vulgaire.

Quant à Thémistocle, il était volage. Il aimait à papillonner et à rire, et croyait cultiver la plaisanterie parisienne en s’exerçant sans cesse à des jeux de mots qui n’égayaient que dans la mesure qu’ils étaient ratés. Il visitait au «Vachette» ses compatriotes, plus fortunés que lui, et joueurs, sans se mêler complètement à eux, faute de crédit; il connaissait aussi les Roumains, et en dégrossissait quelques-uns pour le français. Il agaçait Houziaux lorsqu’il adressait à Nini des compliments ailés, fleuris, imagés à la manière de l’Orient, en fermant les yeux et zézayant d’une douce petite voix comique. En politique, il chevauchait l’Europe plus vite que Givre, mais accordait une importance démesurée au Turc, sa bête noire. Il parlait du Bosphore et de la Corne-d’Or avec une familiarité qui lui valait un certain prestige. Une seule chose, selon lui, méritait la pleine considération d’un homme sensé: la procédure.

Ces amis se ressemblaient donc peu. Quel petit nombre d’idées pouvaient-ils mettre en commun? Leur amitié, c’était le café et l’habitude d’occuper une table en nombre suffisant pour l’interdire aux intrus.

Alex apportait parmi eux sa bonne grâce et son esprit facile; Houziaux redoutait un peu sa séduction pour Nini, mais, outre qu’il le savait abondamment pourvu d’intrigues, il lui en prêtait et répandait le bruit qu’Alex était l’amant d’une femme du monde: en effet, Alex devenait discret.

Un jeune homme «de l’autre côté de l’eau» venait se joindre à eux le jeudi, jour de bal à Bullier. C’était Schnaps. Schnaps écrivait quelque part, disait-il, et sans qu’on sût où. A première vue, Schnaps se distinguait d’eux par le fait qu’il n’habitait pas la rive gauche, ce qui comporte non pas une tenue nécessairement de meilleur goût, mais une tenue qui sue le mépris arrogant de ce qui n’est pas cette tenue. Et Schnaps les méprisait tous.

Plus largement, Schnaps méprisait tout le «Vachette»; plus largement encore, Schnaps méprisait tout le quartier dit «latin»; enfin, toute cette rive infortunée de la Seine. Schnaps en jugeait la population antédiluvienne: les commerçants, des provinciaux; les étudiants, d’ineptes fils de bourgeois adonnés à des études périmées et impropres à procurer la fortune; les professeurs, d’«insanes benêts» prêchant la science qui mène à tout et se contentant de rien, ignorants du véritable «levier du monde moderne»,—l’industrie, qui soulève les millions, bouleverse les continents et se moque des philosophies et des littératures;—le boulevard Saint-Germain, allée de troglodytes; l’Académie, repaire de fossiles... Schnaps vouait aux arts une haine toute particulière; plus exactement, il ricanait de ce que des jobards s’obstinassent à les traiter comme une religion, alors que, bien compris et adroitement exploités, ils contribuaient, comme le pétrole ou le blé, à d’importants mouvements de la fortune publique, témoin l’Angelus de Millet. Schnaps méprisait les poètes, à moins qu’ils ne fussent dramatiques; les romanciers, s’ils ne tiraient pas de leur copie matière à enrichir une maison d’édition. Schnaps se gardait de tout préjugé; il prétendait mettre toutes choses au point: trop longtemps l’esprit des Français avait «donné dans les panneaux!» «De la raison, que diable!...» réclamait Schnaps.

Par ses excès, Schnaps faisait bondir et caracoler ses amis du «Vachette». De Givre il tirait une éloquence de tribun; il obligeait Houziaux à oublier Nini et à se montrer presque intelligent; Alex, d’ordinaire plaisant, ne s’échauffait que contre Schnaps; et la phrase pressée de Thémistocle sonnait le grec autant que le français. Eh bien, c’était avec le doux, sentimental et idéaliste Fleury, que ce Schnaps insolent finissait par s’entendre: ils s’accordaient sur la paix universelle, sur l’amour de l’humanité, sur la bonté, car Schnaps, qui méprisait tout,—hormis les milliardaires et les intrigants,—terminait volontiers ses couplets par un hymne à la bonté, à l’amour, à la paix, et il adhérait aux doctrines sociales qui portent, disait-il, avec elles tout l’idéal humain!

—Mais, nom d’un petit bonhomme! objectait Fleury, pourquoi, puisque vous finissez par une si généreuse profession de foi, vous acharnez-vous contre la vie simple, paisible, sans ostentation, sans avidité, et toute morale pour ainsi dire, de notre rive gauche? La plupart de nos savants, de nos professeurs, donnent l’exemple d’un grand désintéressement; leur labeur est considérable; ils n’ont à peu près ni repos ni plaisir; ils vivent—et beaucoup élèvent une famille—avec un traitement dont ne se contenterait pas le maître d’hôtel des hommes que vous admirez!... L’idéal, la fleur de la pensée humaine?... mais ils l’enseignent, c’est leur pain quotidien!...