Et je rentrais alors ivre du temps d'été,
Lasse de tous cela, morte d'avoir été
Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...
Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique, retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe: «Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il est tard, vous partez demain.—Et puis il se passa la main sur le front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors elle le pressa contre elle d'une terrible tendresse...»[ [45]. La même Sabine plus tard, la première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin, l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès, s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes les pointes de la vie de façon à s'y déchirer.
Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier. Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre. «Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement, qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?—«Votre amour, répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous les autres»[ [46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de l'Ombre des Jours:
J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée
Pour être après la mort parfois encore aimée,