Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des épouses réelles
M'accueille dans son âme et me préfère à elles[ [47]
Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[ [48]. Etre la déesse de l'éternel désir: telle est la forme que prend dans un cœur féminin l'amour de la gloire.
Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès, à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir, amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité, amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement. Mais qu'on lise les poèmes intitulés: Fraternité[ [49], La Justice,[ [50] Les Malheureux,[ [51] ou telles pages de la Nouvelle Espérance[ [52] et du Visage Emerveillé[ [53] sur les criminels: on y sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé. C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air fatigué»!
Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros; la dernière et très belle pièce des Eblouissements leur est dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.
Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,
Et la brise des Océans,