On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose. «Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;... et si une de nos sœurs nous donne un bouquet à respirer, nous respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met son cœur près de notre cœur, nous ne savons plus rien que son désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. Toutes ces choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose».[ [75] Elle nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants de la volupté, nous n'avons que de la volupté».[ [76] Voici une bien spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on referait encore».[ [77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel, d'inavouable?»[ [78]

On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La Domination abonde en délicieuses impressions de voyage; le Visage émerveillé est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la Nouvelle Espérance est un poignant poème de l'Amour et de la Mort.


Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice.

Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa sensibilité, et de nombreuses pages de la Nouvelle Espérance surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme, maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de sublime à l'odeur de l'aubépine,[ [79] ou au plaisir qu'on prend à Venise,[ [80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme; du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si Sabine à la moindre contrariété s'affole, nous la plaignons, mais que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art.

D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu, ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La Prière devant le Soleil se compose d'au moins trois poèmes distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du second au troisième:

Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...[ [81]

Une des plus belles pièces des Eblouissements, Paganisme, dans sa première partie développe le conflit entre les deux âmes romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la Grèce sa véritable patrie:

Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...

Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;