Et s'il portait mon cœur mourrait d'épuisement?

Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée, éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang, faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie. Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire ou de laisser donner en chaque occasion sa sensibilité tout entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre, c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude: certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue, épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle meurt d'émotions que néglige l'ordinaire des malheureux:

Si l'on t'avait appris qu'un cœur toujours malade

Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté

Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé

Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[ [7]

Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite, hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels du lyrisme.


Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers, ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son œuvre d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent