JEAN.—Monsieur l'abbé, j'ai beaucoup réfléchi, avant de me décider. Depuis longtemps j'en ai envie, et je remets cette visite... Voilà... (Un temps.) Il y a des questions que je me pose aujourd'hui, qui me troublent... Un tas d'idées qui me viennent à propos de la religion. Surtout depuis que je vais prendre ces répétitions à Beauvais... (Hésitant.) J'aurais besoin qu'on discute avec moi, qu'on m'explique...

L'abbé tourne son regard décidé vers Jean.

L'ABBÉ.—Mais, rien n'est plus simple. Je me mets entièrement à votre disposition, mon enfant. Il y a des sujets qui vous embarrassent? Lesquels?

Le masque de Jean prend une gravité inattendue. Il renverse un peu le front. La tension des muscles fait tomber les coins de la lèvre, qu'ombre un duvet brun. Le regard est fiévreux.

L'ABBÉ (souriant).—Allons...

JEAN.—Monsieur l'abbé, d'abord... Qu'est-ce que c'est au juste que les libres-penseurs?

L'abbé se redresse et répond tout de suite, sans une hésitation, avec un demi-sourire satisfait. Il s'exprime avec une énergie contenue, très particulière, les dents un peu serrées, en insistant longuement sur certains mots qu'il met exagérément en vedette.

L'ABBÉ.—Les libres-penseurs? Ce sont des naïfs le plus souvent qui s'imaginent que nous pouvons penser librement. Penser librement! Mais les fous seuls pensent librement. (Riant.) Est-ce que je suis libre de penser que cinq et cinq font onze? Ou que l'article masculin se met devant le substantif féminin? Voyons? Il y a des règles partout, en grammaire, en mathématiques.—Les libres-penseurs croient pouvoir se passer de règles; mais aucun être vivant ne peut se développer, sans être attaché à quelque point solide! Pour marcher, il faut un sol ferme. Pour penser il faut des principes stables, des vérités contrôlées,—que seule la religion détient.

JEAN (sombre).—Monsieur l'abbé, je crois que j'ai des tendances à devenir libre-penseur...

L'ABBÉ (riant).—Ah, diable! (Affectueux.) Non, mon enfant, n'ayez pas peur: de cela, je réponds... Comment pouvez-vous faire une supposition pareille!