JEAN.—J'ai changé. Autrefois, j'avais une vie religieuse tranquille, jamais je n'aurais eu l'idée de réfléchir, de discuter. Maintenant, ça me prend, je cherche à m'expliquer tout ça, je n'y arrive pas, et alors, j'ai des espèces d'inquiétudes...

L'ABBÉ (très calme).—Mais, mon enfant, c'est tout à fait normal. (Mouvement de Jean.) Vous êtes à l'âge où l'on entre vraiment dans l'existence, où l'on découvre quantité de choses que l'on ignorait. On arrive à la vie d'homme avec sa religion d'enfant; l'une n'est plus en rapport avec l'autre. (Le visage de Jean s'éclaire peu à peu.) Ce n'est rien. Il s'agit de franchir vite ce passage difficile, d'étayer votre foi avec des raisonnements solides, de l'adapter à vos nouveaux besoins. Je vous aiderai.

JEAN (souriant).—Rien que de vous entendre, monsieur l'abbé, ça me fait du bien. (D'un ton plus alerte.) Autre question: un péché, par exemple, un péché habituel, qu'on connaît à fond, qu'on est fermement résolu à ne pas commettre... Bien... On prie, on prend la résolution: on croit pouvoir être rassuré... Et puis, on a beau faire, l'habitude est plus forte que le bon Dieu!

L'ABBÉ.—Mon enfant, c'est pour cela qu'il n'y a rien de plus dangereux pour la foi que le péché fréquent, même véniel. Ce sont ces secousses répétées sur la sensibilité religieuse qu'il faut éviter à tous prix.

JEAN.—Justement, monsieur l'abbé... Mais pourquoi donc est-il possible que je succombe?

L'abbé fait un geste amusé, que Jean, le regard tendu, ne remarque pas.

JEAN.—Je me demande pourquoi toutes ces tentations, pourquoi ces épreuves? Quand on est petit, on trouve tout naturel qu'il y ait des heureux et des malheureux, des bien portants et des malades... C'est comme ça, voilà tout. Mais, en réfléchissant, on est épouvanté de tant de choses, qui sont par trop injustes, par trop mauvaises... Si encore on pouvait affirmer que le malheur, c'est toujours un châtiment mérité!

Il faut bien que Dieu ait eu ses motifs pour créer le monde tel que nous le voyons; mais vraiment...

L'ABBÉ (souriant).—D'abord Dieu n'a pas créé le monde tel qu'il est. C'est l'homme, qui, par sa désobéissance au premier ordre du Créateur, est responsable de ce dont il souffre depuis.

JEAN (tenace).—Mais si Adam avait été parfait, il n'aurait pas pu désobéir... Et puis, à l'origine du monde, Dieu avait bien créé le serpent?