L'abbé, devenu sérieux, avance la main pour couper court. Il enveloppe Jean d'un regard amical, où perce malgré lui la conscience de sa supériorité.
L'ABBÉ.—Vous pensez bien, Jean, que vous n'êtes pas le premier à être frappé par ces contradictions apparentes. C'est l'objection du mal. Elle a été réfutée, depuis longtemps, et de mille manières. Vous avez très bien fait de m'en parler. Puisque cette question vous préoccupe, je vous choisirai sur ce sujet des lectures qui vous tranquilliseront définitivement.
Jean se tait, un peu déçu.
L'ABBÉ.—Je ne voudrais pas toutefois méconnaître ce qu'il y a de bon dans votre indignation: c'est par la vision de la souffrance humaine que nous pouvons fortifier en nous l'instinct de charité, et, dans ce sens, on ne peut aller trop loin. (Lui prenant la main.) Pourtant, vous êtes à l'âge, Jean, où le cœur s'ouvre, tout neuf, plein de tendresse universelle, et où ces découvertes peuvent être si cruelles qu'il est bon d'être quelque peu prévenu. Méfiez-vous, en ces matières, de votre sensibilité: il y a dans le monde beaucoup moins de mal qu'il ne vous paraît au premier abord! Réfléchissez à cela: si la somme des maux était supérieure, ou seulement équivalente à la somme des biens, mais le désordre serait partout! Au contraire, que voyons-nous? Un ordre merveilleux, qui confond notre petitesse! Chaque jour, les nouvelles étapes des pionniers de la science, nous permettent d'approfondir davantage les perfections du plan divin. Qu'est-ce que les peines individuelles des pécheurs, auprès de tant de bonté? Et puis, les blessures humaines,—que je ne nie pas, hélas! puisque mon ministère est de les panser et si possible de les guérir,—ont bien leur prix, vous le reconnaîtrez vous-même un jour, puisque c'est par elles seulement que l'homme peut progresser dans le bien, et entrer plus avant dans la voie de son salut. Or, qu'est-ce qui importe? Est-ce la vie présente, ou l'autre?
JEAN.—Mais, il n'y a pas que l'homme... Et les animaux?
L'ABBÉ.—La souffrance de toute créature est voulue par Dieu, mon enfant, comme une condition, comme la condition même de la vie: et cela doit suffire pour courber votre orgueil qui se révolte. L'existence de l'Etre Parfait, infiniment bon et tout puissant, qui a fait de rien le ciel et la terre, et qui, chaque jour, nous donne mille preuves de ses sentiments paternels pour nous, est notre meilleure garantie de la nécessité du mal en ce monde, qu'il a créé au mieux de nos besoins. Et quand bien même Ses raisons seraient impénétrables à nos facultés imparfaites, nous devrions nous incliner et vouloir avec Lui cette souffrance que nous ne comprenons pas, mais qu'Il a voulue... «Fiat voluntas tua...».
Jean se tait, les sourcils froncés, cherchant à assimiler.
Dans une cellule voisine, des voix grêles accompagnent un harmonium poussif.
L'ABBÉ.—Je vois en vous, Jean, une tendance un peu trop prononcée à la réflexion. (Souriant.) Je ne veux pas rabaisser le mérite des spéculations de l'esprit. Mais, voyez-vous, plus je vais et plus je crois que l'intelligence n'a sa véritable valeur que lorsqu'elle vise un but extérieur à elle, lorsqu'elle cherche à s'appliquer pratiquement. L'intelligence doit vivifier l'action; sans elle l'action est vaine. Mais, sans l'action, comme l'intelligence est stérile! C'est la lumière qui brûle à côté du phare et se consume pour rien. (Avec émotion et recueillement.) Vous venez à moi, mon enfant, en quête d'une direction. Eh bien, je vous pousserai toujours à agir plutôt qu'à philosopher! Cultivez votre intelligence, soit: c'est plus qu'un droit: un devoir. Mais que ce soit en vue d'un résultat humain. Si le Maître vous a confié un petit trésor, des facultés supérieures à la moyenne, faites-les fructifier; mais que la grande famille humaine en profite. Ne soyez pas celui qui a enterré son talent. Enrichissez-vous, mais pour partager. Soyez de ceux qui se donnent.
J'ai été comme vous: j'ai eu mon heure de spéculation théorique... Dieu a permis que je reconnaisse bientôt mon erreur. C'est dans l'action, dans le don de soi, dans l'abnégation et le dévouement, qu'on trouve la vraie récompense, la santé physique et morale, le véritable bonheur. Croyez-moi. Notre bonheur, que l'on va quelquefois chercher si loin, il est tout près de nous, dans quelques sentiments naturels, comme la fraternité: et tout le reste n'est rien!