Et vous, Cresteil?
Cresteil vient s'adosser à la cheminée, dans une pose un peu prétentieuse; mais dès qu'il parle, sa voix passionnée, son regard lumineux, ses gestes violents, forcent l'attention.
CRESTEIL.—Je voudrais reprendre la question de «l'art pour l'art»... Vous savez, à propos du récent manifeste de Tolstoï. Montrer qu'elle est généralement mal posée; revendiquer avant tout, pour l'artiste, le droit—le devoir—de ne se préoccuper de rien autre, lorsqu'il secrète, que de faire beau: car c'est l'émotion désintéressée qui crée. Mais je me hâterais de concilier les uns et les autres, en prouvant que l'utile est infailliblement la conséquence du mobile esthétique. L'artiste n'a pas à prévoir, en travaillant, ce qui pourra résulter socialement de son œuvre.
ZOEGER (très attentif).—Pas plus que le savant.
CRESTEIL.—Pas plus que le savant. Ils ont à atteindre, l'un la beauté, l'autre la vérité: deux faces d'un même but. Aux masses à s'en accommoder ensuite... (De haut.) ... à y conformer leurs petites combinaisons sociales...
ZOEGER.—C'est très juste.
BAROIS (à Cresteil).—Je pensais que vous vous réserviez la paraphrase de votre citation de Lamennais?
CRESTEIL (souriant).—Non, je vous la laisse.
BAROIS (gaîment).—Je l'accepte.
J'y pensais, tout en vous écoutant. Je crois qu'il y a quelque chose à en tirer: exposer pourquoi nous l'inscrivons ainsi en exergue, et en quoi elle exprime si bien le caractère essentiel de notre tentative.