BAROIS (encouragé, se laissant définitivement aller à son improvisation).—Et je dirais encore ceci: Il en est, parmi nous qui sont doués d'une sorte de prescience, qui distinguent déjà ce que d'autres n'aperçoivent pas encore. C'est à ceux-là que Lamennais crie:
«Fils de l'homme, monte sur les hauteurs et annonce ce que tu vois!» Et je ferais un rapide tableau de notre vision de l'avenir... «Annonce ce que tu vois...»
Je vois: l'extension monstrueuse des puissances de l'argent; toutes les revendications les plus légitimes, écrasées et maintenues sous sa tyrannie...
Je vois: l'ébranlement de la masse laborieuse, dont le tumulte grandissant n'est que mal couvert par cette parade bruyante des partis politiques, qui, jusqu'ici, réussit seule à capter l'attention...
Je vois: la poussée régulière d'une majorité humaine, brutale, inculte, enivrée d'illusions, affamée de sécurité et de bonheur matériel, contre une minorité aveugle, encore puissante par la force des choses établies, mais dont la stabilité relative ne repose, en fait, que sur le régime capitaliste. Donc: poussée générale contre l'état capitaliste, c'est-à-dire contre l'organisation sociale de tout le monde actuel,—car aujourd'hui il y a, en somme, unité de régime dans tous les pays civilisés;—poussée formidable, dont l'histoire n'enregistre pas de précédent, et qui ne peut pas ne pas être victorieuse, parce qu'elle est la force nouvelle, le jet même de la sève humaine, l'élan actuel contre un monde fatigué, étiolé par l'affinement!
ROLL (brusquement, la gorge serrée).—Bravo!
Sourires.
Barois s'est levé, grisé par le son et la cadence de ses paroles, surexcité par les regards qui le tiennent en vedette: les jambes écartées, le buste offert, le menton haut, son visage mâle frémissant d'activité, un joyeux défi dans les yeux,—il vibre...
Ivresse d'orateur, qui lui manquait depuis des mois.
BAROIS.—Enfin, après cette vue d'ensemble, il faudrait terminer par un coup d'œil sur les individus.
Que trouve-t-on en chacun de nous? Le désordre, l'incertitude. L'amélioration matérielle a démesurément développé nos faiblesses, et jamais encore elles ne se sont épanouies avec un pouvoir si dissolvant. Une épouvante inavouée de l'inconnu, plane sur la plupart des êtres cultivés: un combat se livre en chacun d'eux: toutes les forces vives des âmes, se sont soulevées, consciemment ou non, contre la survivance des impératifs mythologiques... Combat multiple, plus ou moins obscur, mais universel, et qui rend intelligibles les excès du déséquilibre social... Combat onéreux surtout, parce qu'il aboutit, dans tous les domaines, à un sensible abaissement de la conscience individuelle et, finalement, à une déperdition inquiétante d'énergie!...