(Il s'arrête, passe rapidement en revue les visages rayonnants, et sourit.) Voilà.

Une seconde de vie intense... Et brusquement, sans raison apparente, comme un fil trop tendu, son enthousiasme casse net.

Il s'assied, souriant, gêné, très las.
Quelques instants silencieux.
Il débouche une cannette, emplit les verres, et vide le sien d'un trait.

Puis il se tourne vers Portal.

BAROIS (avec un entrain forcé).—Et vous, Portal, avez-vous pensé à nous?

PORTAL (riant).—Ma foi, non! Faites votre premier numéro sans moi. Je collaborerai au second.

CRESTEIL.—Lâcheur...

PORTAL.—Parole! Mon sujet n'est pas mûr, mais j'en ai un... (Sourires.) Vous ne me croyez pas? Tenez, voilà mon idée... Ce n'est pas exactement un article que je veux écrire... Des croquis, des notes, sur les types que je vois tous les jours, sur ceux que je connais bien, le Palais, les députés, les gens du monde... La moyenne, enfin...

CRESTEIL.—La sainte et irréductible moyenne!

PORTAL.—Oui; ceux qui sont «bien pensants», parce qu'ils ne peuvent pas être «pensants» tout court... Ces légions d'êtres, relativement instruits, policés par les usages comme des galets roulés... Ces êtres qui, pour la plupart, occupent une place dans la société, souvent même une fonction importante, et qui, cependant, vivent leur vie, à la façon des bêtes de somme... (S'amusant, progressivement, du portrait qu'il trace)... Qui s'en vont, devant eux, les yeux mi-clos entre leurs œillères, n'ayant jamais réfléchi par eux-mêmes, n'ayant jamais eu la hardiesse de réviser les vagues croyances qu'on leur a fait enfiler avec leur première culotte... Et qui mourront, dociles et incertains, n'ayant même pas eu conscience de leur incertitude, n'ayant rien aperçu de ce qui domine la vie: l'instinct, l'amour, la mort...