WOLDSMUTH.—Je vous remercie d'être venu, Barois...

BAROIS.—C'est tout naturel, mon cher. Qu'y a-t-il donc?

WOLDSMUTH (la voix changée).—Ah Barois! Il faut que tous les honnêtes gens sachent enfin ce qui se passe... Il est là-bas, il va mourir de privation... Et il est innocent!

BAROIS (souriant à cette hantise de malade).—Encore ce Dreyfus?

WOLDSMUTH (dressé sur les coudes, fébrile).—Je vous en prie, Barois, je vous en supplie, au nom de tout ce qui est noble et juste, abandonnez tout parti-pris, oubliez tout ce que vous avez appris par les journaux il y a deux ans, et tout ce qu'on raconte... Je vous en supplie, Barois, écoutez-moi!

(Se laissant retomber sur l'oreiller.) Ah, on dit toujours: le bien de l'humanité... Oui, c'est facile de s'intéresser à l'humanité en général, à la masse anonyme, à ceux dont on ne verra jamais la souffrance! (Rire nerveux.) Mais ce n'est rien, ça, non. Aimer son vrai prochain, aimer ceux dont la souffrance se trouve, un beau jour, là, tout près de nous... Ça, c'est aimer, c'est être bon!

(Se redressant.) Barois, je vous en supplie, oubliez tout ce que vous savez, et écoutez-moi!

Toute la vie de cet homme, bloc informe de bandelettes, s'est réfugiée dans le regard, seul libre: regard mouvant et ardent, qui implore et qui scrute.

Barois ému, tend affectueusement la main.

BAROIS.—Je vous écoute. Ne vous exaltez pas...